8 MILE

Etats-Unis. 2002. 1h50. Prod : Imagine Entertainment. Réal : Curtis Hanson. Sc : Scott Silver. Im : Rodrigo Prieto. Mont : Craig Kitson, Jay Rabinowitz. Mus : Eminem. Avec : Eminem, Mekhi Phifer, Kim Bassinger, Britanny Murphy.

Qu’on se le dise 8 mile n’est pas un film promotionnel, façon Glitter, à la gloire de la star controversée du rap Eminem. Certes celui-ci n’échappe pas tout à fait à la tentation de se racheter une conduite dans ce rôle taillé sur mesure où il est un petit peu trop prompt à secourir l’homosexuel et l’orpheline, mais le film est avant tout une fiction et le chanteur à succès s’y révèle un acteur doué.
‘8 mile’ est le nom d’une route qui sépare la ville de Détroit de sa banlieue nord misérable et 8 mile le film est presque un road movie tellement les scènes de voiture y sont nombreuses. Les espaces traversés y sont ceux de Détroit, ville qui fait parcourir des strates sociales, culturelles, historiques et architecturales d’une richesse suffisante pour offrir plus qu’une toile de fond pittoresque à l’histoire du petit rappeur blanc misérable ; elle donne à voir toutes les facettes ou presque du rêve américain. Et le personnage de Jimmy Rabbit, WASP - cul terreux travaillant à la chaîne et vivant dans une roulotte- aspirant musicien/poète, est au coeur même de la problématique contrastée d’une ville morte-vivante, jadis grande puissance industrielle frappée de plein fouet par la crise, berceau d’expériences musicales avant-gardistes sans cesse renouvelées. Sous la caméra de Curtis Hanson Détroit prend des allures de ville crépusculaire particulièrement cinégéniques, avec ses maisons en ruines, ses dernières grandes usines et les frémissements en sous-sol (comme en sourdine) de cette nouvelle scène musicale où des jeunes (essentiellement noirs et pauvres) s’affrontent à coups de mots.

Même si le scénario calque à la lettre le schéma de la success story à la Rocky, de l’humiliation initiale à la victoire finale, la trajectoire du héros n’est pas celle d’une ascension vers la gloire mais bien un voyage initiatique vers l’acceptation de soi. Pour triompher de ses « adversaires » il devra avant tout l’emporter sur lui-même et faire sien ce que l’on stigmatise chez lui, accepter de se mettre à nu, assumer son origine sociale, sa couleur de peau, ses échecs. Il n’est cependant ici pas question de morale lénifiante, les joutes verbales au cours desquelles s’affrontent les rappeurs à coup d’insultes rimées et rythmées sont loin du dialogue philosophique mais s’apparentent aux plus belles scènes de duels de films de cape et d’épée.
Mais là où Curtis Hanson se révèle être un cinéaste particulièrement attachant c’est qu’il a l’intelligence de ne pas bâtir son film sur ces moments forts (et fort attendus par les fans). C’est au contraire dans les espaces vacants, les interstices, que le réalisateur gagne son pari (donner vie à une histoire, à des personnages) : il s’y attache sobrement aux basques d’une bande d’amis, un peu bras cassés, qui parcourent la ville dans une épave automobile en bout de course (gracieusement offerte à Jimmy par sa mère). Entre complicité et engueulades le film exploite un registre mainte fois exploité au cinéma mais qui ici fonctionne : ces pieds nickelés là, les 4 et demi, sont à la fois drôles, sympathiques et émouvants. A cet égard, la plus belle scène du film est peut-être celle où après avoir par bravache tiré au paint-ball sur une voiture de police, les 5 amis sont coupés dans leur fuite par une des nombreuses défaillances de la dite voiture. Ils finissent leur course, échappant par la même à leurs poursuivants, tout feux éteints et en roue libre, dans une ruelle sombre et délabrée. Le silence radio soudain imposé par la coupure de la batterie et la volonté de se faire tout petit, est alors brisé par les cris de joie des rescapés – plan rapproché, qui sortent joyeusement de la voiture, pour se retrouver aussitôt –plan large de la rue la nuit, désunis naufragés dans la ville. Ce n’est pas le moindre mérite de Curtis Hanson que de parvenir à filmer ces élans de vie tragi-comiques, ces petites frayeurs et ces grands désarrois.

Monique Pujol

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