SOUTHERN COMFORT

HBO, 2000. USA. Réal, Prod, Im, Mont Kate Davis Co-prod Elizabeth Adams Mus Joel Harrison. Avec Robert Eades, Lola Cola. 90 mn. Gagnant du Prix Spécial du Jury, meilleur documentaire, Sundance Film Festival, USA, 2001.

C’est l’un des thèmes favoris des reality-shows que Kate Davis explore dans un documentaire attentif qui travaille sur un sous-genre documentaire, le portrait. Southern Comfort, c’est une marque d’alcool mais aussi le nom d’une association d’entraide de travestis et transsexuels de l’état de Géorgie aux États-Unis, une région qui, pour cause de bushisme galopant, a bien besoin de ce genre d’associations.

En quatre parties qui correspondent aux quatre saisons d’une année, Kate Davis suit la dernière année de Robert (anciennement Barbara) Eades, qui est en train de mourir d’un cancer des ovaires à 52 ans. Cruelle ironie? Certes, puisque Robert est transsexuel (ou demi-transsexuel, ayant subi une mammectomie et un traitement hormonal mais pas un changement des parties génitales) : "la seule partie féminine qui reste en moi, c’est justement celle qui me fout en l’air…" remarque-t-il. Mais on comprend au fur et à mesure qu’il y a dans cette ironie un enjeu politique, un scandale éthique: son entourage décrit peu à peu la difficulté, et pour finir l’impossibilité, d’obtenir une consultation gynécologique pour Robert ; l’un des multiples médecins sollicités a avoué franchement qu’il craignait de voir sa clientèle s’effrayer et l’abandonner. N’y a-t-il pas là matière à procès, s’interroge-t-on, sachant combien les poursuites judiciaires sont courantes aux États-Unis ? L’inertie de l’association Southern Comfort demeure mystérieuse, si celle de Robert, qui vit chichement dans un mobil home, s’explique par un manque évident de moyens.

Le conformisme social qui est à la base de la mort de cet homme n’est pas absent de la mentalité de Robert lui-même : en bon southerner, il parle de son bout de terrain (my land) les larmes aux yeux, en espérant que son fils (d’un mariage de convention avant que Robert ne se révèle transsexuel) le transmettra à son tour à ses enfants. Et de fait – c’est là sans doute l’aspect le plus intéressant de Southern Comfort– le machisme, le conformisme social ne sont jamais plus frappants que lorsqu’ils proviennent de personnes qui en sont les victimes. Ainsi le petit ami de Robert, Lola, un travesti, continue à s’habiller en homme à son travail et à se faire appeler de son prénom d’origine, John ; mais en présence de Robert, il arbore tous les traits de "mijoration" habituellement observés chez quelques femmes, tortillement, rougissement et regard par en dessous qui le posent en objet sexuel consentant quoique passif. Les commentaires de Robert à son égard, chapeau de cow-boy et tabac en bouche renforcent un sexisme latent qui se perpétue au-delà du chamboulement des frontières sexuelles : "Regardez comme elle est belle; comment je fais, moi, pour qu’elle me dise oui, alors que tous les mecs rêvent d’un rendez-vous avec Lola ? Ils sont tous fous d’elle…", etc. L’amour qui se développe entre eux est sans doute l’aspect le plus émouvant du film car Robert approche de sa dernière heure, mais il en constitue également la dimension la plus banale. Une banalité qui est peut-être à la racine de tous les freak documentaries et autres émissions télévisées (l’effroi du spectateur et son excitation naissant précisément du fait que finalement, telle femme qui se prostitue depuis l’âge de 8 ans pour nourrir ses 89 chats élevés dans une caravane où on prétend qu’elle a enterré deux de ses fœtus, ce pourrait fort bien être moi !).

Bien que le film se présente d’emblée comme un portrait individuel, avec Robert en voix-off et des interviews de son entourage à son propos, suivre en filigrane la dimension sociale et politique du changement de sexe constitue l’un des autres intérêts de Southern Comfort. Dans la dernière partie, le Congrès annuel de l’association se prépare et a lieu, avec invasion d’un hôtel entier, tables rondes et topo de Robert et de Lola. Mais cette dimension communautaire n’est guère développée, et Kate Davis a clairement préféré s’en tenir au cercle familial et amical. La réaction angoissée d’un des amis de Robert, femme devenue un homme si "parfait" (physiquement indécelable) qu’il a épousé une "vraie" femme (qui, ose-t-on l’écrire, ressemble un peu à un travesti…), ouvre une brèche : il se plaint que personne ne s’aperçoive qu’il est transsexuel ! Exclu au sein même d’une communauté d’exclus, il pose ainsi doublement la question de la différence et de l’impérieuse nécessité de son affirmation. A travers les propos du protégé de Robert (Max, lui aussi une femme devenue homme mais qui est en ménage avec Cassie, un homme en train de devenir femme), le changement sexuel est abordé plus directement dans sa dimension physique (piqûres d’hormones). Kate Davis se risque également, ci et là, à une coupe significative (lors d’un barbecue par exemple, l’image de Robert tranchant de la viande en gros plan succède à ses propos sur la mammectomie) qui contraste avec son montage par ailleurs assez discret (dans un entretien avec Michele Forman dans Filmmaker Magazine, hiver 2001, elle dit : "Je voulais souligner le flot narratif ; ne pas être didactique, mais plutôt laisser le drame réel se dérouler devant la caméra"). Si le prix que ces transsexuels ont payé se laisse comparer à de la chair retranchée, c’est aussi, pour leurs familles, une affaire de retranchement d’un être : en témoigne le refus du père de Robert d’apparaître à l’image bien qu’on l’entende parler (il se retranche à son tour ; "je sais que l’âme de ma fille Barbara est en lui", affirme-t-il : il s’agirait de métempsycose…) ; ou encore, l’étrange impression de Robert lorsqu’il montre ses photos d’enfance à Lola : "Regarde ces robes qu’on me faisait porter… C’était au temps où j’étais transsexuel !" s’exclame-t-il en un superbe double flip identitaire. Quant au fils de Robert, il s’emmêle les pinceaux dans les pronoms personnels, parlant de sa mère en "elle", puis en "il", et enfin à nouveau en "ils" [ou "elles" : they], dans un lapsus qui pourrait bien en dire long sur tout changement de sexe : chronique d’une renaissance tout autant que d’une disparition, la métamorphose s’accorde en genre et en nombre.

Charlotte Garson

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