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L’Allégorie
L’allégorie est une figure qui consiste à raconter quelque chose avec
l'intention de signifier tout autre chose. Il y a un sens immédiat cohérent
et un sens intentionnel qui est dans un second degré symbolique : c’est la
personnification (l’allégorie de la justice est une femme tenant des
balances) ou le récit d'un sentiment, d'une idée (l’allégorie de la
caverne). On la trouve dans des films aussi différents que Printemps,
été, automne, hiver… et printemps de Kim Ki-Duk et Anatomie de
l’enfer de Catherine Breillat. Pourtant l’allégorie éloigne de l’image,
pour nous emmener ailleurs, dire les choses autrement : que dit l’allégorie
au cinéma ?
Allégorie et Récit : Archétype
L'allégorie raconte un récit parallèle, qui devient le discours du film.
Dans Printemps, été…, dès le titre, on sait que le film sera le récit
du temps, des cycles de la vie. On suit l’apprentissage d’un personnage de
l’enfance à la vieillesse, mais le film est le récit de l’Apprentissage. Le
personnage est un enfant rieur dans le premier cycle (on voit l’Enfance
au-delà de l’enfant), un vieillard solitaire en hiver (on voit la Vieillesse
au-delà du vieillard). Printemps, été,… peut être vu comme une suite
de courts métrages, mais saisit dans son ensemble, le sens du film est celui
de l’allégorie et non celui des micro-événements racontés dans chaque
partie. Quatre acteurs différents incarnent un héros archétype plus que
personnage.
De même, Anatomie de l’enfer représente la Femme plus qu’une femme.
Pour l’homme, elle est son unique femme (il est homosexuel), elle prend des
formes symboliques aussi bien dans l’image – picturalité d’odalisque du
corps alangui d’Amira Cassar – que dans le récit – qui s’articule autour du
sang des règles. Le sang n’est pas seulement un symbole, tout le récit
tourne autour de lui : sang du suicide dans la boîte de nuit, sexe de
l’homme qui ressort ensanglanté, et enfin la femme lui fait boire le sang
dilué. L’extrême composition des cadres, le jeu sur les symboles (le lit, la
cheminée, la croix), et la voix off qui ne cesse de généraliser, d’extraire
le sens allégorique, tout cela ne fait qu’accentuer le second degré du film.
Violence de l’allégorie : meurtre de l’image première
L’allégorie tue l’image représentée au profit d’une représentation plus
théorique, ce qui ne pose pas tellement problème en littérature : on détruit
le sens de mots pour leur en donner un autre, il n’y a pas de révolution
dans les mots eux-mêmes. Alors que le cinéma repose sur l’incarnation. Si
l’image n’a plus de sens, il ne reste plus qu’un écran noir et un discours
symbolique plaqué par-dessus. C’est ce qui explique la rareté – et la
difficulté – des films allégoriques.
Kim s’en sort en morcelant son récit allégorique en plusieurs petits récits
(les fameuses saisons) fondés sur des éléments extrêmement concrets, donc
visibles. Breillat, quant à elle, parle de la relation homme-femme à partir
de la relation sexuelle : ce sont deux corps qui sont donnés à voir et on
assiste pendant le film, comme l’écrit Walter Benjamin à propos de
Baudelaire, à la « destruction de l’organisme et du vivant, [à la]
dissipation de l’illusion. ». En effet, Anatomie de l’enfer est le
récit d’une dissipation : la femme est comme une apparition au début du
film, et quand l’homme revient dans la chambre, celle-ci est délabrée, comme
s’il n’y avait jamais rien eu.
L’allégorie au cinéma est donc morbide. Elle est le meurtre du réel, du
présent, par un cinéaste. Printemps, été,… est empreint d’une grande
violence : la passion et le désir de l’été deviennent folie meurtrière à
l’automne. Le film nous dévoile à travers un espace restreint (un temple sur
un lac au milieu des montagnes) un monde de souffrance, comme Breillat qui
ne veut pas tant dire quelque chose des hommes et des femmes que traduire
l’impossibilité de cette relation en film. Le film allégorique devient le
récit d’un film impossible, rejeté hors champ.
Martin Drouot
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