ANIKI, MON FRÈRE (BROTHER)

2000. Américano-japonais. 114mn. Réal&Sc: Takeshi Kitano. Prod.: Jeremy Thomas et Masayuki Mori. Dist.: Bac Films. Im: Katsumi Yanagijima. Mus: Joe Hisaishi. Avec: Beat Takeshi (Yamamoto), Omar Epps (Denny), Claude Maki (Ken), Masaya Kato (Shirase).

Le premier plan d'Aniki est réjouissant d’audace et de simplicité. On y voit un bâtiment (aéroport) en plan fixe, large et incliné à 45 degrés vers la gauche. Du Japon aux Etats-Unis la caméra sextant prend la mesure du trajet accompli pour mieux la nier en un mouvement net qui nous ramène à l’horizontale, comme le héros (sous le nom de Yamamoto) pénètre dans le champ et sur le territoire américain.
Avec ce décalage spatial brillamment figuré puis dépassé par la mise en scène, c’est la posture "persane" attendue du cinéaste japonais aux Etats-Unis qui se voit remisée au rayon des accessoires usés. Kitano n’est pas venu en touriste qui prend des clichés mais en cinéaste qui impose sa vision du monde. Son héros n’est pas là pour jouer les Ingénus et pour ce yakusa exilé par extrême nécessité, l’Amérique n’a rien d’un nouveau monde. Le Los Angeles que l’on découvre ici est pour une fois filmé sans glamour, lieu froid et hostile, peuplé de gangsters de plus ou moins grande envergure.

Ce sont ses propres repères géographiques que Kitano pose tout au long du film, comme pour mieux l’ancrer dans sa réalité : L.A. en miroir du Tokyo entraperçu dans les flash-back et surtout les scènes de plage présentes dans tous ses films.

Dans ces lieux symétriques, Yamamoto-Aniki transpose et impose ses règles, les règles des yakusa dont il apparaît comme l’archétype. Personnage opaque, quasi-muet, il n’a d’appellation que le mot de passe et de reconnaissance des yakusa entre eux, symbole des liens indissolubles et sanglants qui les lient : aniki, frère, brother. La fraternité est ici synonyme de fidélité et ce, jusqu’au sacrifice de soi, jusqu’à se faire hara-kiri : l’un des yakusa resté au Japon se sort les tripes du ventre ; plus occidentalisé le plus fidèle lieutenant d’Aniki se tire une balle dans la tête. Cette dernière scène montre à quel point cette fidélité jusqu’au-boutiste constitue la force et l’essence même des truands japonais face à leurs homologues maffieux : leur "famille ", le respect qui la fait exister, se forge dans le sang versé, non celui des autres mais dans le sien propre.
Mais Brother n’est pas un film sur les yakusa, ni même sur leur code d’honneur et Kitano n’a rien d’un Coppola japonais. C’est ici l’amitié qui vient donner son sens véritable et le plus élevé à la fraternité annoncée dans le titre. L’amitié entre Aniki et Denny, jeune noir américain escroc et dealer à la petite semaine devenu caïd malgré lui, irrigue le film de ses plus beaux moments de comédie et d’émotion : Aniki dupant Denny aux dés, Denny paniqué tirant sur son ami, Denny enfin, seul rescapé de la guerre des gangs éperdu de douleur et de reconnaissance, d’avoir perdu son ami, d’avoir été sauvé par lui.
Reste qu’à travers cette belle et improbable histoire, c’est un voyage vers la mort qui nous est conté. Yamamoto, condamné à mort chez les siens, déclenche dès son arrivée aux Etats-Unis une spirale de violence qui ne peut que finir par l’absorber. La violence est au centre de cette "chronique d’une mort annoncée ". Contrairement à des cinéastes comme John Woo (qui chorégraphie) ou Quentin Tarantino (qui se complaît dans l’hémoglobine et une esthétique kitsch) Kitano procède à un traitement véritablement cinématographique de la violence. Son travail sur l’image, le son et le montage rappelle celui d’un Bresson. A cet égard la grande scène de la prise d’assaut de la maison des mafiosi est exemplaire et renouvelle radicalement la scène de fusillade, élément incontournable du film de gangsters de Scarface aux Affranchis. La caméra dans cette très belle scène nocturne reste fixée sur le visage qui semble endormi d’un des attaquants, un jeune homme mort avant même d’avoir pu descendre de sa voiture. La tuerie se déroule hors champ, le bruit et la fureur tout entiers contenus dans la bande son et les zébrures lumineuses que projettent par intermittence les rafales de mitraillettes sur le visage paisible du mort. Le calme revenu, un plan fixe cadre un amas de corps sanguinolents en une image d’une beauté picturale, à laquelle viennent faire écho plus tard dans le film les corps disposés sur le sol de façon à tracer l’idéogramme japonais signifiant la mort. Cette mort dont, de film en film, Kitano écrit inlassablement le nom.

Monique Pujol

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