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ARARAT

Canada. 2002. 1h55. Prod : Robert Lantos et Atom Egoyan. Réal&sc : Atom
Egoyan. Im : Paul Sarossy. Mus: Mychael Danna. Mont: Susan Shipton. Avec :
Arsinée Khanjian (Ani), Charles Aznavour (Edouard Saroyan), Cristopher
Plummer (David), David Alpay (Raffi), Elias Koteas (Ali), Bruce Greenwood
(Martin), Simon Abkrian (Gorky).

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« Et si, comme
disait Wenders, les images pouvaient changer le monde ? » dit le slogan
publicitaire, à quoi on a envie de répondre : « Et si, comme disait
l’autre, à force de vouloir bien faire Atom Egoyan en faisait trop ? ».
Avec Ararat il semble vouloir condenser en un tous les films qui n’ont pas
été réalisés sur le génocide arménien. Et ça en fait des histoires et des
approches différentes pour recouvrir 85 ans de silence et de désaveux, tant
médiatiques que politiques ! Et surtout Egoyan, on le sent, ne voulait pas
être pris en défaut, pas sur ce film-là, témoignage et hommage à sa
civilisation, massacrée en toute impunité.
Alors dans Ararat il y a Edouard Saroyan (interprété par Aznavour),
cinéaste renommé et metteur en scène de Ararat, le film dans le film,
reconstitution du massacre en 1915 du peuple arménien par les autorités
turques : c’est le film historique que Egoyan en cinéaste de la réflexion
et de la réflexivité ne pouvait pas nous livrer tel quel et auquel il ne
s’abandonne déjà que trop (les scènes de tortures et de batailles héroïques
sonnent creux ainsi placées au cœur du dispositif complexe du film).
Car il y a aussi Ani, spécialiste du peintre Arshile Gorky (lui-même
rescapé du génocide) et conseillère technique sur le tournage du film de
Saroyan. Elle apporte un oeil critique sur la licence artistique dont fait
preuve le cinéaste (non vraiment de cette ville là, le mont Ararat on
n’aurait pu le voir). Elle permet au film de passer à un degré
supplémentaire d’abstraction : celui de la sublimation du tragique opérée
grâce à l’art (qu’elle même pratique assidûment pour surmonter les morts
successives de ses deux maris). Mais ne s’agit-il pas d’une dénégation ?
Les survivants peuvent-ils continuer comme si de rien n’était et
recommencer à vivre dans ce pays tout neuf qu’est le Canada ?
C’est ce que la belle-fille d’Ani se refuse à faire : elle est l’aiguillon
dans la chair de sa belle mère et dans celle de son demi-frère Raffi.
Celui-ci est le troisième étage de ce film-fusée, il est « le jeune
Arménien d’aujourd’hui » qui a grandi dans le souvenir mais sans jamais
vraiment comprendre et sans être jamais allé en Arménie. Raffi, qui est le
seul à faire le voyage sur les lieux du crime, est le personnage en charge
de l’indicible et de l’invisible : il se confronte au fait qu’il n’y a plus
aujourd’hui ni traces, ni survivants.
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C’est ici que le film se
rapproche de sa dimension la plus réussie et qui est à la fois la plus
intelligente et la plus touchante (pas la peine de nous montrer des corps
en flammes). Car Raffi embarqué dans une quête solitaire, se trouve à son
retour de Turquie, confronté à un officier des douanes – américain moyen,
bien décidé à découvrir, lui, ce que le jeune homme est allé faire là-bas.
Ce douanier, David, c’est nous, c’est le spectateur non averti qui n’a a
priori aucun moyen de savoir si, au début du 20e siècle, un million de
citoyens turcs arméniens ont étés tués par leur gouvernement, qui le nie
encore à ce jour. Pour convaincre David qu’il n’est pas allé en Turquie
trafiquer de la drogue, Raffi en vient à lui raconter l’histoire de son
peuple, se l’expliquant enfin à lui-même. Placé dans une position où on
doit le croire sur parole, il parvient à faire en sorte que sa parole
compte. C’est tout ce qu’on attendait d’Egoyan.
Monique Pujol
Voir aussi dans
Cinefeuille l'entretien avec
Arsinée Khanjian.
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