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ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC...
ARSINÉE KHANJIAN

De sa femme et
actrice favorite, Atom Egoyan dit un jour : « Notre relation est indissociable
de l’alchimie de mes films ». Pourtant, loin d’être seulement une muse,
Arsinée Khanjian s’est affirmée comme une actrice de premier ordre et a tourné
sans son époux, par exemple dans deux films d’Olivier Assayas ou dans Code
inconnu de Michael Haneke, et A ma sœur ! de Catherine Breillat.
Loin de se limiter à des propos sur son jeu, Arsinée Khanjian nous a
convaincus par sa force et sa détermination. Rencontre à Paris, été 2002,
autour de la sortie de Ararat.
Cinefeuille : Quel a été votre parcours ?
Née au Liban, je suis
arrivée au Canada en 1975, à 17 ans. Je voulais suivre des études de théâtre
mais c’était un choix de carrière que je ne pouvais pas me permettre, pour mes
parents c’était hors de question. J’ai donc accepté de commencer par des
études « sérieuses », de sciences politiques, et c’est à ce moment là que j’ai
rencontré Atom Egoyan qui devait tourner son 1er long métrage
Next of Kin : j’ai passé une audition et j’ai eu mon 1er rôle
professionnel en 1984. A ce stade je n’avais fait que du théâtre amateur au
sein de la communauté arménienne, du théâtre classique français : Corneille,
Racine…
A partir de là, j’ai mené une double carrière d’actrice et d’administratrice
(je me suis occupée pendant presque 10 ans des programmes de subvention aux
vidéastes au Conseil des Arts de l’Ontario), jusqu’à la naissance de notre
fils en 93, donc jusqu’à Exotica. A ce moment là, j’ai décidé que je
n’avais plus de comptes à rendre à mes parents, j’ai donc choisi de ne
poursuivre que deux carrières : celles d’actrice et de mère ! Cela dit, ce
n’était pas par accident que j’avais choisi les sciences-po : je comprends
aujourd’hui que c’était pour moi un moyen de pouvoir éventuellement servir
cette question de la reconnaissance identitaire en passant par le droit à la
parole.
Cinefeuille : Cette question de l’identité elle est également devenue centrale
dans votre de comédienne.
C’est vrai que la
question de l’identité, surtout dans mon travail auprès d’Atom, a toujours été
présente mais sous différentes formes. Il a souvent travaillé cette question
par le biais de la famille, de questionnements sur l’identité sexuelle,
l’identité de la femme. Ararat de ce point de vue constitue peut-être
un peu la suite de Calendar, mais avec un questionnement sensiblement
différent.
Dans Ararat, il s’agit vraiment d’aborder l’identité culturelle en
fonction des conséquences du négationnisme sur le génocide. Ce n’est pas
vraiment un film qui porte sur le génocide arménien pour rétablir des faits et
prouver les atrocités historiques subies par le peuple arménien. Le point de
départ du film est que ce génocide a eu lieu. Les générations qui ont eu la
chance de survivre ont ensuite vécu autre chose, dont le négationnisme, qui
est l’aspect crucial du film.
Cinefeuille : Comment percevez-vous la position de votre personnage, Ani, qui
semble utiliser l’art pour médier sa mémoire personnelle en même temps qu’elle
représente une autorité dans le domaine artistique ?
Je crois que Ani est
très importante parce qu’elle représente une génération de conscience
arménienne qui ne relève plus du silence total, c’est-à-dire que tout ce qui
n’a pas été permis aux arméniens pendant très longtemps, en parler, devient un
peu plus possible, et pour elle, cela passe par son travail sur la biographie
du peintre Arshile Gorky. Elle élève le débat en posant des questions sur la
possibilité de parler du génocide et de l’identité en travaillant sur
l’interprétation, l’analyse d’un peintre d’origine arménienne. Mais elle ne va
pas assez loin, puisqu’elle ne pose pas ces questions par rapport à sa propre
expérience – en l’occurrence, ses rapports avec son fils : elle n’arrive pas à
le faire directement. C’est aussi le parcours que propose le film : quand on
sort d’un autisme par rapport à sa propre mémoire, il n’est pas évident de
parler de soi-même. Car on ne parle de soi-même que par rapport à un autre ;
si cet autre manque, ça devient de la schizophrénie. Donc je crois que le côté
symbolique du personnage c’est qu’elle arrive à retrouver un langage mais ce
n’est pas encore un langage abouti par rapport à sa recherche d’elle-même et à
sa responsabilité en tant que mère. Elle sait très bien qu’elle a à
transmettre quelque chose, mais elle n’y arrive pas car ce qui est très
important aussi, c’est l’absence du père. Le film permet de donner un nom à ce
père, qui soit un prénom et non plus le nom du père symbolique, pas le mythe
du père héros mais un père qui a commis un geste [terroriste,
Note de
Cinefeuille]
qu’il faudrait comprendre dans le présent et non pas dans le passé.
Cinefeuille : Entre ces relations mère-fils vient s’intercaler de façon assez
inattendue le personnage de la jeune canadienne Célia, qui est à la fois très
extérieure et qui pourtant joue un rôle d’aiguillon.
C’est un rôle très
important. Marie-José Croze a eu beaucoup de courage d’être la présence
qu’elle est dans le film. Le fait qu’elle soit extérieure est voulu, c’est
quelqu’un qui a une toute autre expérience de la négation. Elle cherche
quelque chose de très précis dans son histoire familiale, qui est aussi
traumatique pour elle que l’histoire collective des arméniens. Le travail
d’analogie est très important dans le scénario, le fait d’avoir Célia qui
vient de l’extérieur pour exiger une reconnaissance, une explication de sa
propre histoire, montre que les histoires familiales ne sont pas hors des
histoires collectives. Ce sont toutes ces petites histoires individuelles qui
forment l’expérience et la mémoire collectives. Le fait pour Célia de ne pas
avoir accès à l’information nécessaire pour comprendre ce qui est arrivé à son
père l’amène au geste désespéré de poignarder le tableau, geste qui relève de
cette impossibilité de vivre dans la non reconnaissance. Ani lui dénie la
possibilité d’accéder à son histoire. Elle dit ne pas avoir de comptes à
rendre. Et pourquoi pas ?
C’est la même question qui se pose à l’histoire arménienne : pourquoi pendant
et après le génocide y a-t-il eu de la part des gouvernement turcs qui se sont
suivis, mais aussi de la part de la communauté internationale, une négation
des actes? L’Europe, les Etats-Unis ont mené un double jeu, ils ont recueilli
des arméniens, ils leur ont promis une protection, mais ils auraient très bien
pu intervenir au cours du génocide. Le négationnisme ne vient pas que de la
Turquie, le silence n’a pas été imposé que par eux, la Turquie n’aurait pas eu
les moyens de le faire s’il n’y avait pas eu un soutien de la part de la
communauté internationale.
Cinefeuille : Peut-on considérer que cette situation, ce négationnisme, est
d’une certaine façon prolongée par le mythe de l’Amérique comme Nouveau monde
où les colons sont sensés faire table rase de leur passé ?
Oui, est c’est vraiment une proposition très facile, très commode, ça paraît
logique même, mais on sait très bien qu’on ne peut pas vivre dans l’immédiat
sans connaître son passé. Il faut avoir un lien avec le passé, non pour vivre
dans le passé, mais pour se comprendre. Alors c’est vrai : un pays comme le
Canada, où les gens viennent de partout, on peut très bien dire « Bon
maintenant on oublie tout le reste, personne ne va venir nous attaquer ici »,
ce qui en plus est faux, on sait très bien ce qui s’est passé le 11
septembre ; et même quand on parle de terrorisme il faut comprendre son passé
et son contexte. Dans le film justement, le père de Raffi a commis un acte
terroriste mais pour Raffi, ce n’est pas que le geste qui compte. En tant que
fils, il veut savoir pourquoi ce père est resté tellement dans le passé. Pour
être sain, pour arriver à la normalité il faut rétablir les liens entre passé
et présent.
Cinefeuille : L’art peut-il être un moyen privilégié pour recréer ces liens ?
L’art, la création
artistique c’est une recherche de soi par soi qui se passe forcément dans un
temps passé parce que c’est l’expérience qui est transmise dans le geste
artistique. Il y a quelque chose d’historique. Maintenant il faut distinguer
l’histoire en tant que vécu et l’histoire en tant que phénomène politique, on
connaît très bien ce qui se passe lorsqu’il y a intervention du politique dans
l’artistique, ça devient très facilement de la propagande. Je crois qu’à ce
niveau, le film a voulu à tout prix éviter ce genre de conséquences.
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C’est
pour ça aussi qu’on voit le moment où on parle de la montagne qu’on ne
peut pas voir de Vanes [ moment où le cinéaste du film dans le film
prend des libertés avec la reconstitution géographique exacte ]. Le
personnage de Aznavour se permet de défendre la chose en disant qu’il
s’agit de liberté artistique. |
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Cinefeuille : Le sujet ayant été très rarement abordé au cinéma, Ararat
a créé une attente parmi la communauté arménienne, et donc, une certaine
pression de sa part envers Atom Egoyan…
Je crois que tout ce
qu’il y a eu d’attente autour d’Ararat vient de ce que jusque là il n’y
avait pas eu de film qui racontait l’identité arménienne par rapport à ce
génocide et ses conséquences. Pendant longtemps, il y a eu une rupture totale
entre la conscience de soi-même et la possibilité d’en parler en passant par
le processus artistique. Lorsqu’il y a négationnisme, ce qui en souffre le
plus, c’est l’expression artistique. C’est pour cela que les Arméniens sont
passés par le langage politique jusqu’à présent. Je crois que c’est cette
rupture de la possibilité de la parole qui n’a pas permis d’ouvrir la voie à
l’expression artistique.
Cinefeuille : Est-ce que le film dans le film ne s’oppose pas à toutes ces
élaborations que les personnages arrivent à faire par rapport à leur mémoire ?
N’y a-t-il pas opposition entre d’un côté le film-dans-le-film un peu trop
mimétique, et de l’autre, toute l’ambiguïté et la richesse du rapport des
personnages à leur passé ?
Il y a opposition parce que le film dans le film propose quelque chose de très
attendu, de très simple : la représentation des faits. C’est une sorte d’auto-critique
pour dire que s’il faut parler d’atrocités, voilà, on en parle – et encore on
ne montre pas tout, c’est surtout suggéré – mais que ça devient didactique, ça
fige, ça cause l’émotion, mais en faisant entrave à l’imagination d’aller
interpréter au delà d’une réaction très concrète de colère, d’indignation,
d’humiliation. Pour pouvoir créer, il faut surtout essayer de questionner, ce
qui ne semble pas pouvoir être rendu par la parole ou par l’image. Le film
dans le film propose des images très concrètes de faits historiquement
documentés. Qu’est ce que ça apporte ? Peut-être que ça permet de fantasmer,
et de pouvoir passer à autre chose. Tout au plus. En outre dans le cas des
Arméniens, le génocide a eu lieu à un moment où l’image n’était pas encore au
plus fort. Pour l’Holocauste, le Rwanda, on a des images, on a vu des
représentations, mais dans le cas du génocide arménien il y a cette soif de
voir, c’est presque autodestructeur, pourquoi vouloir voir des choses aussi…
Je crois que ça fait partie de la conscience humaine aujourd’hui, on a
conscience de l’image, de son importance, mais on sait très bien aussi que dès
qu’on voit quelque chose, ça restreint l’explication de la chose.
Le questionnement se fait à l’extérieur du grand film que Saroyan
[Aznavour] réalise mais en même temps, la mémoire des personnages a
tellement envie de voir qu’elle force le désir, désir pas nécessairement
positif, de pouvoir fantasmer, même dans la violence ou dans le malheur.
Cinefeuille : D’où aussi le fantasme géographique du fils, Raffi, qui scrute
des lieux désertés de ce qu’il pensait y trouver ?
Oui, il croit qu’il va
trouver des preuves de cette violence. Vous avez sûrement vu Shoah, on
se rend dans ces lieux et on se dit, mon Dieu, est-ce possible d’y croire,
tout ce qu’on sait sur ce qui c’est passé et là il y a des arbres, c’est
aride, il y a des pierres, il n’y a rien, comment croire ? Il faut revenir à
la mémoire, il faut surtout revenir à l’histoire parce que l’histoire c’est
une géographie aussi. Si on n’est pas honnête, dans le désir de rendre
l’histoire, on peut très bien cacher, manipuler, la rendre mensongère.
Lire aussi notre critique sur
Ararat.
Propos recueillis à Paris par
Monique Pujol et Charlotte Garson, été 2002.
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