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L'ATTENTE
Combien de fois dans un film passionnant il ne se passe pourtant rien ? Tout
entier tourné vers un horizon inconnu, à l’affût du moindre signe, le
spectateur est captivé. Hitchcock oppose ainsi la surprise au suspense et
donne l’exemple d’une bombe sous une table. Si deux personnages discutent et
qu’une bombe explose tout à coup, c’est une surprise ; si on a vu le
terroriste placer la bombe sous la table et que nos deux mêmes personnages
s’y assoient et parlent, parlent, parlent, c’est un suspense. Leur situation
devient infiniment plus captivante ; le spectateur est taraudé par une
question : vont-ils mourir ?
Le suspense crée une attente, mais l’attente n’est pas le seul fait du
suspense tel qu’on l’entend dans le thriller. Il y a un sous-suspense, un
suspend, qui se joue à l’intérieur de tous les films, mêmes les apparemment
moins dramatisés. In Public est un documentaire contemplatif de Zia
Zhang-Ke, sa figure centrale est l’attente.
La scène, le ressort
Chaque scène est construite sur un ressort, une idée qu’on tend et qu’on
doit relâcher. La première séquence d’In Public est un modèle. Un
homme attend dans une gare. Comment rendre cette scène intéressante ? Le
cinéaste fait tourner sa caméra à 360° si bien que l’attente de l’homme est
doublée par une attente du cadre lui-même : quand va-t-on le recadrer ?
Sera-t-il à la même place ? Que va-t-on voir au fragment d’image suivant ?
Puis le personnage demande au contrôleur si c’est bien le bon train, et le
défilé des personnes qui en sortent devient une inspection, une
reconnaissance. Chaque figure supplémentaire fait attendre, espérer le
personnage anxieux. Quand l’attente est résolue, la scène peut s’achever et
être suivie par une autre scène, une autre attente.
Le film, le système
Car le film crée dans chaque séquence une attente particulière et proche
à la fois. Ce qu’on voit : une femme rate son bus et attend le suivant, puis
les figures dans le bus, et enfin d’autres à un bal populaire attendant leur
tour de danse ou leur tour de billard. Se crée alors un système où ce qui
nous est donné dans une scène est attendu dans la suivante. Parce qu’on a vu
l’homme attendre le train au début, voir la femme ratant son bus et courant
derrière devient plus fort, chargé de la scène précédente. Parce que cette
femme est en gros plan de dos et qu’elle se retourne ne nous montrant
d’abord que ses cheveux furieux, on attend un regard caméra. Comme le plan
change après ce regard, lorsque l’enfant dans le bus a lui aussi un regard
caméra à la scène suivante, on attend le changement de plan, qui tarde, Zia
Zhang-Ke jouant avec notre attente et créant un système de déception /
satisfaction.
Derrière cette esthétique de l’attente, une éthique de l’attention illumine
le film : attention au réel plus importante que le résultat de l’action,
chaque chose peut arriver ou pas, attention aux figures qui donnent un
visage privé, un moment d’intimité (la tension d’attendre quelqu’un,
d’attendre son bus) dans un espace public. In Public rappelle que derrière
attendre, il n’y a pas que le drame suspendu de la tension, il y aussi le
tendre de la tendresse.
Martin Drouot
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