BOWLING FOR COLUMBINE

Canada-USA. 2002. 2h00. Prod : Salter Street Films/ Dog Eat dog Films. Réal&Sc : Michael Moore. Chef documentaliste : Carl Deal. Mont : Kurt Engfehr. Mus : Jeff Gibbs. Animation : Harold Moss. Cameramen : Brian Danitz, Michael McDonough.

Michael Moore est un cinéaste redresseur de torts. Il est un peu au documentaire ce que Ken Loach est à la fiction, un réalisateur qui place ses convictions de militant devant ses ambitions de cinéaste. Ou plutôt, sa principale ambition en tant que metteur en scène est de servir efficacement ses idées. Il en résulte une situation paradoxale où cet artiste qui se veut marginal, qui n’hésite pas à confronter son pays à ses pires tares – ici la violence armée, dans Roger et moi, General Motors et la faillite industrielle, dans The Big One, la tiers-mondialisation de l’Amérique – a recours à des ficelles de mise en scène plus grosses que les câbles qui sous-tendent les productions hollywoodiennes.
Un film efficace donc pour le meilleur et pour le pire. Débarrassons nous d’abord du pire, qui au fond ne fait qu’entraver désagréablement mais superficiellement l’adhésion du spectateur au propos du cinéaste.

Michael Moore filme comme on joue au bowling, il envoie la balle avec un maximum de force et de précision – et une jubilation certaine – dans le but de faire tomber le plus de têtes possible : une banque qui offre une arme à tout client qui ouvre un nouveau compte, une chaîne de supermarchés qui vend des munitions en libre accès, et bien d’autres, sans oublier sa prise la plus spectaculaire : un Charlton Heston (président de la National Rifle Association) déjà presque empaillé. Le face à face entre les deux hommes dit (annonce) d’ailleurs l’aporie de cette stratégie de la confrontation. M. Heston reçoit dans une serre (!), entouré d’une affiche de La Soif du mal (film magnifique mais ambigu d’Orson Welles dans lequel il tenait la vedette) et un portrait de sa personne (un de ces portraits que les châtelains accrochent dans leur château).

Poliment mais sèchement renvoyé à ses chères études, Michael Moore ne peut à l’issue de l’entretien que déposer sur le pas de la luxueuse demeure la photo d’une petite victime de 4 ans : icône pour icône, le combat est renvoyé dans le camp de la mémoire et de la vénération. Or comment comparer, comment même oser rapprocher, une petite fille morte et une star de cinéma ?
Tout le problème que peut poser Bowling for Columbine réside dans cette proximité incertaine et malaisante entre la réalité la plus cruelle et les procédés de manipulation du spectateur les plus éhontés. Ainsi Moore appuie là où ça fait mal mais la noblesse de son entreprise ne l’empêche pas de frapper certains coups très bas. Le montage choc, sur fond de « It’s a wonderful world » , des morts dues à la politique américaine de par le monde, famines, coups d’état et tueries enfilées comme des perles sur un collier, en est l’exemple le plus frappant.
Cependant le film ne saurait être réduit à ces quelques procédés maladroits, certes voyants mais non essentiels.
La réussite du film est ailleurs, à commencer par l’implication, l’inscription, du documentariste dans son œuvre. La signature de Michael Moore, sa marque de fabrique, c’est sa présence en tant que personnage principal dans chacun de ses documentaires. Il est la boule qui va allègrement se fracasser contre les quilles. Cependant, loin de se mettre en scène avec complaisance, il revendique sa capacité à se fondre dans le décor, à s’assimiler pour mieux faire parler « l’ennemi ». Sous-marin improbable, il met en évidence son appartenance à cette Amérique rongée par la violence et la pauvreté, ne se lavant pas lui-même des soupçons qu’il fait peser sur ses compatriotes. C’est sa présence de limier fureteur, progressant de rencontre en rencontre, qui structure le film.
Extérieurement, en surface, il s’agit d’une enquête, une sorte de whodunnit : qui est responsable des morts par armes à feu aux Etats-Unis ? Les médias ? Marylin Manson ? L’histoire américaine ? Le bowling ? Parti de la tuerie du Lycée de Columbine, Moore aligne les témoins et les chiffres, multiplie les comparaisons. Le génie de son cinéma est précisément dans cet éparpillement qui reflète un peu de la complexité du réel (dans Bowling for Columbine il est aussi question de terrorisme, de pauvreté et de pollution). Parti pour faire voler en éclat les préjugés, il réussit le tour de force de soulever plus de questions qu’il n’apporte de réponses, et c’est déjà beaucoup.
 
Monique Pujol

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