LA SPLENDEUR DES MCELWEE (BRIGHT LEAVES)

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USA. 2003. 1h47. Prod : Ross McElwee, Homemade movies. Réal&Sc, Im., Mont., son : Ross McElwee. 35mm, couleur. Quinzaine des réalisateurs, festival de Cannes 2003.

Le documentaire à la première personne de Ross McElwee s’ouvre sur une apparente illustration de son titre : deux belles feuilles (leaves) éclatantes (bright), vertes à souhait et pleines de santé. Enfin, de santé, n’exagérons rien : il s’agit du beau tabac de Caroline du Nord, l’Etat prospère des cigarettes de la riche famille Duke, qui aurait volé aux McElwee leur concept de cigarettes pour faire fortune à leurs dépens. Reprenons : nous avons donc affaire à un home movie, mais avec une superposition de « feuilles » : l’histoire familiale du réalisateur fascine celui-ci en ses points de rencontre avec la grande Histoire, celle des Etats-Unis, où 500 000 personnes meurent de maladies liées au tabac chaque année. Dépossédés de millions de dollars potentiels jamais récupérés malgré les procès, les McElwee ont en effet retourné leur veste de planteurs pour devenir médecins de père en fils (le vert des feuilles remplacé par un non moins éclatant vert des blouses). Comme le Français Richard Copans dans Racines, McElwee parcourt des lieux pour comprendre d’où il vient. Mais la comparaison s’arrête là, car si Copans fait de la catachrèse des « racines » le signe d’un rapport douloureux avec l’ascendance (il se fait arracher les racines des dents), les « feuilles » de McElwee sont une métaphore vivace. Copans voulait retrouver les Copans à travers le monde, tandis que McElwee, qui reste dans son Sud natal, recherche davantage que des traces, puisqu’il n’a pas besoin de preuves du passage de ses ancêtres, facilement identifiables. La question n’est pas « s’est-il passé quelque chose en rapport avec ma famille ici ? » mais « que s’est-il passé exactement ? », et même, au-delà de l’histoire, McElwee saute le pas de l’histoire-fiction : et si son arrière-grand-père ne s’était pas fait voler son invention ? L’autobiographie devient un biopic fantasmé de riche héritier (en effet le rival, William Duke, a créé une université, possède un parc à son nom, etc.).

McElwee ne se contente pas de mêler petite et grande histoire, il ajoute une feuille au feuilleté : l’histoire du cinéma. N’est-ce pas la moindre des choses pour un cinéaste que son home movie recoupe les classiques hollywoodiens ? Bright Leaf, du nom d’un type de tabac poussant sur le sol siliceux de Caroline du Nord, c’est donc aussi un film de Michael Curtiz avec Gary Cooper, une sorte de Splendeur des Amberson mineur, sans la virtuosité de la mise en scène de Welles. Un film de 1950 sur un roi du tabac (c’est d’ailleurs son titre français) ruiné par son rival, « exactement comme mon arrière grand-père », croit McElwee. Bien sûr la narration en voix off nous prépare à la quête avec un demi-sourire : l’enjeu de la recherche (McElwee peut-il s’enorgueillir d’un ancêtre incarné à l’écran par Cooper ?) est le macguffin de cette réflexion sur la notion de roman familial. Au passage, certains entretiens avec des planteurs sudistes ou des fumeurs tous atteints personnellement, ou à travers leurs proches, d’un cancer lié au tabac, ratissent large du côté des « grandes questions de société » (le tabac fait-il vivre ou tue-t-il ?), un peu avec la bougeotte d’un Michael Moore. Même si elle réunit une galerie de portraits cocasse (le fumeur qui raconte sa crise de manque en plein milieu de sa traversée de l’Atlantique à la nage…), c’est la partie la moins intéressante de Bright Leaves, finalement plus novateur lorsqu’il reste dans l’autofiction et son métacommentaire. Le film fait feu de tout bois, c’est-à-dire des archives personnelles de McElwee (son fils à la plage à 6 ans, son père avant sa mort), donnant sens à des mètres de pellicule qui lorsqu’ils furent tournés demeuraient sans projet, pur enregistrement pour une hypothétique utilisation future. Aimantés par le film hollywoodien, ces bribes de home movies viennent s’insérer dans une structure cohérente qui les légitime, un peu à la manière de la photo de la mère de Roland Barthes, jamais montrée mais décrite, cœur absent de La Chambre claire entouré d’ un écrin d’autres photos et de réflexions générales sur l’image photographique : la nostalgie de McElwee, son amour pour son père disparu (la mère, morte trop tôt, est comme celle de Barthes, l’absente-présente du film) trouve parmi les feuilles de tabac un lit douillet où se lover, tout en sachant combien le souvenir nostalgique consume son sujet. Réflexion plus élégiaque qu’il n’y paraît sur ce qui part en fumée et ce que les monuments, les plaques, les arbres généalogiques et surtout la pellicule peuvent tenter de fixer, Bright Leaves est le cousin américain des Glaneurs et la glaneuse d’Agnès Varda et de sa pendule sans aiguilles.

Charlotte Garson

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