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LA CAPTIVE

France, 2000. Réal: Chantal
Akerman. Prod . Scénar Chantal Akerman et Eric de
Kuyper. D'après l'oeuvre de Marcel Proust.
Phot: Sabine Lancelin. Mont: Claire
Atherton. Prod: Paulo Branco.Avec
Sylvie Testud, Stanislas Merhar, Olivia Bonamy, Aurore
Clément. Durée : 1 h 48. Sortie le
27 septembre
2000.
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Un jeune homme
suit sa maîtresse. Les pas craquent sur le plancher, au fond on voit la
jeune femme se déplacer, nette. Puis au premier plan apparaît le jeune
homme, flou, il devient net. Vertige. Voilà, c’est cela La Captive,
un vertige, le passage d’un point de vue subjectif à un regard sur cette
subjectivité ; entre les deux, il y a cet instant magique où l’arrière-plan
fond et où le premier plan jusqu’à lors hors-champ se fait visible.
Simon est jaloux, possessif : il enferme Ariane chez lui dans des
intérieurs raffinés, il la fait accompagner, la suit. Il essaye de la
comprendre, de la saisir : il l’observe quand elle dort, épie les mots
qu’elle pourrait dire en rêve, contemple son corps, son sexe (il ne lui
fait l’amour que pendant son sommeil). Mais le mystère d’Ariane reste
impénétrable, ontologique. Alors, Simon lui pose inlassablement les mêmes
questions, vérifie chaque information, il en devient presque comique à
force, et ridicule.
Le mystère de la jeune femme n’est pas ici dévoilé, et Ariane n’est pas
l’héroïne de L’Ennui, elle est plus trouble, insaisissable. Chaque
cadre est composé comme une prison, les petits détails du décor (lits,
rideaux) cernent Ariane, tout autant que Simon. Les couleurs ténues,
élégantes (jaune-beige, bleu-gris), et les lumières viscontiennes
contribuent à créer une atmosphère étouffante, dont seule la mer finale
libère les personnages. L’univers de Simon est un labyrinthe. Les échelles
des ouvriers, les plafonds, les couloirs étroits et sombres sont autant
d’éléments concrets du vertige abstrait de Simon qui a perdu le fil. Quand
Simon sort, c'est pour se retrouver dans des méandres - les rues escarpées
ou la forêt.
La Captive est une adaptation transposée mais fidèle en esprit de
La Prisonnière de Proust. De la complexité du récit, lui-même interne à
la construction de La Recherche, Akerman a gardé une trame limpide et a
choisi de construire le film sur de longs silences et sur une contemplation
quasiment picturale.
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Au début du film, Simon regarde
un film montrant Ariane sur une plage. Pour comprendre ses paroles, il
repasse inlassablement le film essayant de figer quelque chose d'Ariane.
Chantal Akerman fait de même, elle prend comme principe esthétique la
répétition obsessionnelle des mêmes objets, des mêmes visages « blancs »,
des mêmes cadres.
A l’intérieur de ses cadres, elle fait jouer ses acteurs comme des pantins
froids, bressonniens. Le mystère des personnages, de tous les personnages,
s'épaissit à chaque plan. Ariane est une page blanche, sur laquelle chacun
lira ce qu’il voudra. A côté, il y Andrée, elle aussi très ambiguë, et à
laquelle Simon avoue : « C’est vous que j’aurais dû aimer ». Et les
personnages du côté de Simon, sa grand-mère malade et Françoise, ont
quelque chose de fantomatique dans leur présence mouvante ou off (la toux
de la grand-mère). Simon est le seul homme enfermé dans cet univers de
femmes, ouaté et inquiétant. Il se révèle bien plus enfermé qu’Ariane, lui
qui n’est même plus libre de ses pensées. Ariane et Simon restent toujours
lointains, dans leurs mots (leur incessant et anachronique vouvoiement) et
dans leur corps, comme en témoigne la scène de la douche. Une vitre opaque
sépare Ariane, sous la douche, et Simon, dans son bain, qui ne veut pas
être contaminé par les éléments du dehors ; il caresse le verre froid,
image de ce corps fatalement étranger. Plus tard, la caméra les montre de
face, en voiture, côte à côte, le spectateur étant comme tenu à distance
des deux personnages par le pare-brise. Ils restent désespérément
inaccessibles, l’un à l’autre et au spectateur.
Ariane est-elle heureuse en prisonnière consentante ? Qui souffre le plus
– celle qui est enfermée, ou celui qui enferme ? C’est sans doute là la
douce ironie du film : on ne sait jamais vraiment s’il s’agit d’amour, de
possession, de désir. Douce ironie détruite dans la scène finale, lorsque
Simon ne parvient pas à sauver celle qui venait de lui avouer son amour,
celle qui avait sauvé, elle, son double féminin (Andrée) de la noyade.
Simon reste éternellement enfermé dans sa douleur, tandis qu’Ariane,
nouvelle Andromède, est enfin et à jamais libre – dans l’immensité bleue.
Martin Drouot
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