CHARISMA (Kyarisuma)

2000, Japon. Durée 1h43. Réalisation, scénario Kiyoshi Kurosawa. Image Hayashi Jun'Ishiro. Musique Gary Ashiya. Son Ika Makio. Montage Kikushi Jun'ishi. Interprétation Koji Yakusho, Ikeushi Hiroyuki, Jun Fubuki, Yoriko Doguchi. Production Nikkatsu Corporation.

La vie du critique parcimonieux réserve parfois des raccourcis saisissants. Il y a peu, le clairvoyant Chris. Marker nous rappelait, dans Une journée d'Andreï Arsenevitch, que le Sacrifice d'Andreï Tarkovski débutait et finissait par un plan d'arbre mort qui, peut-être, refleurirait à force d'attention. Au cœur de la forêt de Charisma, se trouve un arbre énigmatique, puissance de mort, qui infecte peu à peu le monde qui l'entoure. Dans les deux cas, un cinéma ambitieux, visionnaire, nocturne, où les forces du bien et du mal s'affrontent. De fait, c'est à Stalker et à sa zone mystérieuse — mentale — que le dernier film du cinéaste japonais fera plutôt penser.
Mais arrêtons là les parallèles qui paraîtront pour certains abusifs. D'autant que si le cinéaste russe n'a réalisé «que» sept films — autant de chefs-d'œuvre —, le quadragénaire japonais qui vient du cinéma de série B a abordé tant le genre expérimental que le porno soft, et a déjà une vingtaine de longs métrages à son actif. Il est cependant précédé d'une réputation des plus flatteuses: celle d'un auteur à part entière, qui sait transcender les contraintes que le cinéma japonais lui a imposées (genre, histoire, acteurs, productions avec budget minimum et réalisation en un temps record).
Néanmoins, Kiyoshi Kurosawa —aucune parenté avec Akira —fait figure d'ovni et la comparaison Stalker/Charisma n'est pas si fortuite. Ici aussi on affectionne les paraboles, les symboles et les questions radicales. Mais aux réponses mystiques d'un Tarkovski, Kurosawa préfère l'inconfort de l'interrogation métaphysique. Yabuike (Koji Yakusho) est un flic sur la mauvaise pente provisoirement mis à l'index.

Lors d'une prise d'otage, voulant préserver la vie du criminel autant que celle du séquestré, il n'obtient finalement que la mort des deux, faute d'un choix réel. Dès lors, il s'évade dans cette forêt — imaginaire — où s'affrontent toutes sortes de gens (une brigade écologique, une jeune scientifique et sa diabolique petite sœur, un jeune fanatique) autour d'un arbre malingre nommé Charisma qui sécrète un poison mortel pour ses semblables.
Qui faut-il sauver? L'arbre (le mal radical, mais aussi la puissance) ou la forêt (le bien commun, mais aussi la faiblesse)? Ne sont-ils, comme le fait remarquer la chercheuse, qu'une seule et même force, la vie? Les opinions s'affrontent sur un mode tragi-comique, quasi beckettien, dupliquant le drame initial, possible métaphore d'une société japonaise contemporaine taraudée par le mal et cherchant désespérément une issue. In fine, Yabuike saura, dans l'action, surmonter ce dilemme et préserver ces principes contradictoires, sortant ainsi de l'impasse dans laquelle il était tombé.
Pour sa part, le cinéaste préfère dessiner des pistes contraires, désorienter le spectateur, afin qu'il se retrouve et qu'il choisisse seul, plutôt que d'asséner d'univoques réponses. Il aime les plans-séquence, offre des cadrages d'une maîtrise souveraine et nous entraîne dans un monde hypnotique à la fois troublant et beau. Charisma est de ces films dont les questions — abyssales — et les images — époustouflantes — vous travaillent durablement... comme l'on dit parfois d'un bois qu'il travaille.

Bertrand Bacqué

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