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Censure et anti-impérialisme A quoi s’applique en premier lieu la censure, quelles sont ses bêtes noires ? Comme partout, l’objet sacré des censeurs, c’est la famille – exit donc, la possibilité de comédies du remariage à l’américaine ! Si le divorce peut être représenté à l’écran (depuis 1998), c’est toujours sous un jour négatif. On entre, avec la censure, dans des comptes d’apothicaires, des obsessions qui tiennent du jeu des sept erreurs. Exemple, le maquillage. On lit dans les textes réglementaires : « un maquillage pour souligner les traits du visage est correct » mais plus loin « « il est interdit, même si cela est nécessaire, de montrer un visage de femme maquillée […] qui pourrait évoquer de la légèreté culturelle ou politique à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. » Plus intéressant, c’est véritablement un code physiognomonique qui se lit entre les lignes : « Le visage des personnages négatifs doit être fondamentalement différent de celui d’un croyant. » (cité p. 105) Indirectement, la réglementation du choix des cadrages, que l’on peut résumer par l’adjectif « séducteurs » ou « racoleurs », pose à tous les cinéphiles et à ceux qui font le cinéma la question des choix éthiques de mise en scène et d’objectivation du corps féminin. En creux, les interdits iraniens fournissent un consensus sur la beauté, exclusivement jeune et féminine (une femme jeune cadrée en gros plan, c’est interdit, une vieille femme ou une fillette, c’est autorisé !). On a bien sûr affaire à un jésuitisme extrême, l’arbitraire soi-disant réglementé étant toujours la marque de la dictature. Pour un cinéaste, comment respecter les interdits de représentation tout en faisant un cinéma naturaliste ou documentaire ? L’ellipse, le hors-champ font parfois office de cache-sexe, ainsi de ce foulard que les Iraniennes ne portent pas chez elles mais qui doit cependant les couvrir à l’écran : « dans La Dame du mois de mai, […] lorsque le personnage féminin arrive chez elle, la caméra se fixe sur sa main déposant le foulard noir, mais les cheveux de la femme ne sont pas montrés […] » (cité p. 108). Inutile de préciser que toute la sensualité évacuée par ces ellipses n’en est rendue que plus incandescente hors-champ. Mais censurer, ce n’est pas seulement contrôler de manière tatillonne la production nationale, c’est aussi filtrer ce qui vient de l’étranger – voire ce qui, quoique produit en Iran, passe par l’étranger et y est hautement apprécié – on pense ici bien sûr au succès occidental controversé de Kiarostami, fortement critiqué en Iran. Mais comme le précise Devictor, l’Occident évoqué dans les discours est « à géométrie variable » (p. 138), dans une société où apparemment, l’occidentalisation avance à grand pas, des marques de baskets aux chaînes de fast-food. D’où, comme dans l’Algérie islamisée, l’existence d’une certaine « schizophrénie » (ainsi, les films pornographiques circulent en vidéo, projetés chez eux par les hommes en l’absence des femmes de la maison). Dans la deuxième partie de Politique du cinéma iranien, ce sont les thématiques des films, les représentations sociales qu’ils offrent, qui sont analysées. De la drogue au gangstérisme, du médecin à la bourgeoise, le tour d’horizon des thèmes et des archétypes récurrents porte sur une série de films plus familiers aux cinéphiles français, comme ceux d’Abolfazl Jalili. Le chapitre consacré à l’évolution des personnages féminins est particulièrement éloquent : « à partir du moment où le réalisateur filme une femme, où elle a la possibilité, même de façon très encadrée par la censure […] il ne peut y avoir négation de la fonction évocatrice du cinéma. » Le Cercle de Jafar Panahi en constitue l’exemple éclatant, et peut-être le film le plus courageux de ces denrières années, à cet égard. Représentation de la femme, de l’enfant, de la guerre ou de la religion, le livre d’Agnès Devictor analyse tous les aspects d’une filmographie (donnée en annexe) qu’elle connaît sur le bout des doigts. S’il lui manque une partie proprement « essai », où l’observation cèderait le pas à des propositions plus inventives, le livre offre la première synthèse convaincante du cinéma iranien à ce jour. Une somme, donc ! Charlotte Garson Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |