LA CITÉ DES DOULEURS (Beiqing chengshi)

Era International Ltd, 1989. Prod Chiu Fu-sheng. Dir Hou Hsiao-hsien. Sc Chu Tien-wen, Wu Nien-jen. Phot Chen Hwai-en. Mont Liao Ching-sung. Mus Naoki Tachikawa. Avec Tony Leung Chiu-wai, Hsin Shu-fen, Li Tien-lu, Chen Sown-yung, Jack Nao. 159 minutes.

La Cité des douleurs est sans doute le film le plus directement "historique" de ce réalisateur taiwanais majeur qui, dans la plupart de ses films (dont les plus connus sont peut-être Le Maître de marionnettes et Les Fleurs de Shanghai), mêle inextricablement politique et autobiographie, histoire et destinées individuelles. Le film s’ouvre sur la naissance d’un enfant appelé "Lumière" en 1945, dans le foyer de l’un des quatre frères Lin. Alors que l’on croit s’apprêter à suivre la vie de l’enfant qui naît, les nombreux fils narratifs (l’un étant la voix d’une jeune fille amoureuse du frère cadet) nous font bientôt comprendre que l’ambition du film est tout autre. L’histoire (ou l’Histoire, si l’on préfère), c’est le conflit entre Taiwanais de souche et Chinois fraîchement débarqués sur l’île ; les frères résistent à l’oppression (sanglante) de différentes façons, depuis le trafiquant de biens et d’armes jusqu’au drop-out qui part vivre en agriculteur dans les collines. Les différentes langues parlées, les nuances vestimentaires et les anecdotes (comme le recyclage, après le départ des Japonais, de leur drapeau au cercle rouge en shorts pour écoliers, affublant ceux-ci d’un "cul de singe"), tout dans ce film marque la succession, la transition permanente d’un régime à l’autre, bref l’instabilité épuisante pour l’île comme pour ses habitants.

Une très belle séquence montre une amie de la famille, japonaise, quitter Taiwan, et, avant son départ, offrir son plus beau kimono à la jeune fille ; elle y joint un poème qui souligne la préférence des Japonais pour les cerisiers en fleurs : elle peut donner son kimono parce que, comme leurs fleurs, elle veut mourir au faîte de sa beauté. Ce don ritualisé et strictement féminin, filmé surtout de profil, condense à la fois le politique dans sa dimension culturelle –l’occupation japonaise finissante -, l’intime (quel présent pour une femme au seuil de sa vie amoureuse !), et une mélancolie qui, dans le récit, semble imprégner l’histoire à venir de celle qui le reçoit. La profondeur de champ, dont Hou est l’un des grands stylistes aujourd’hui, est l’une techniques de ce tissage permanent entre l’Histoire et les "vies minuscules", de la coexistence dans le cadre, et sur une petite île, de gens d’opinions, de langues et d’origines diverses.
Cependant, point de "grouillement" perpétuel dans La Cité des douleurs : les intérieurs sont vivants, mais animés de gestes coutumiers, répétés. A première vue, les femmes sont soit à la cuisine, soit, petites poupées peintes, au bordel. Il semble cependant que cette réalité sociale se double d’une certaine forme, oblique, d’autonomie. Dans ce film où l’événement dramatique (toujours le fait d’une répression sanglante, l’invasion du politique dans le foyer) se marque par le bruit de pas précipités sur le plancher (au point que la maison fait penser à une scène de théâtre), la passivité des femmes les soustrait au pire. Le personnage féminin "principal" (si tant est que l’adjectif ait un sens dans un film fondamentalement pluriel, familial) est précisément étrangère à la famille, amoureuse du plus jeune frère qui, passionné de photographie, est tenu un peu à l’écart parce qu’il est sourd-muet. Son handicap est quasiment la cause de leur amour, non parce qu’elle le prendrait en pitié, mais parce que sa façon de se faire comprendre par écrit sur un bloc-notes portatif est le seul mode de communication dont la jeune femme n’est pas exclue. La beauté en est de différer le contact, d’emplir les quelques secondes d’attente (pendant que la main de l’autre court sur le papier) de désir ou, lorsque des nouvelles d’un proche disparu sont pressantes, d’angoisse. L’écrit s’avère être le mode expressif de prédilection de l’héroïne, puisqu’elle nous lit, en voix-off, son journal intime.
C’est pour l’interstice temporel si juste, si émouvant, entre le silence de cette attente intime et l’irruption fracassante de la réalité politique, qu’il faut voir La Cité des douleurs –sans s’inquiéter de ne pas bien saisir, au début, les faits historiques (ce que les distributeurs tentent de palier par une notice liminaire), les "camps" politiques ou les parentés des personnages. Il faut aussi y savourer la présence du grand-père insolent et "transhistorique" que joue Li Tien-Lu, le vieux maître de marionnettes, narrateur et inspirateur du film éponyme (le suivant, en 1993), Le Maître de marionnettes.

Charlotte Garson

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