CLAIRE DOLAN

Mk2 Productions, 1998. France/USA. Réal, Sc : Lodge Kerrigan. Prod : Ann Ruark. Phot: Teodoro Maniaci. Mont: Kristina Boden. Mus: Ahrin Mishan, Simon Fisher Turner. Avec: Katrin Cartlidge (Claire Dolan), Vincent D’Onofrio (Elton Garrett), Colm Meaney (Roland Cain, le souteneur), Patrick Husted (George), Muriel Maida (la mère de Claire), Madison Arnold (Prêtre). 95 mn.

La prostitution est peut-être le plus vieux métier du monde ; elle est en tout cas l’une des plus anciennes sources de clichés cinématographiques – de chefs-d’oeuvre aussi, de Mamma Roma à Vivre sa vie. En 1998, le cinéaste américain Lodge Kerrigan a réussi la prouesse scénaristique de porter à l’écran quelques mois de la vie d’une prostituée de luxe, Claire Dolan, en évitant tout racolage dans le (dé)goût de Pretty Woman.
Le générique de Claire Dolan s’ouvre sur des plans magnifiques, géométriques, de détails de gratte-ciel new yorkais. Lisse, froide peut-être, cette architecture demeure parfaitement structurée, d’une beauté abstraite. C’est également le cas de l’héroïne éponyme de ce film : le jeu de Katrin Cartlidge (l’excellente infirmière de Breaking the Waves vue aussi dans Naked), extrêmement maîtrisé, reflète à la fois le caractère du personnage (elle a bien dû s’armer de sang-froid pour supporter un mac "ami de la famille" qui l’oblige depuis l’adolescence à se prostituer pour rembourser une dette), et l’intention de Lodge Kerrigan, déterminé à ne pas "en donner pour son argent" au spectateur-voyeur. (Voir notre entretien exclusif).
Comment une scène d’exposition peut-elle renouveler le thème de la prostitution à l’écran ? Ni in medias res, ni arpentage de trottoir, ni retour fatiguée à la maison : Claire appelle un homme, depuis une cabine téléphonique ; elle lui dit son désir, aimerait le revoir puisqu’il est en ville ; ils prennent rendez-vous. Jusqu’ici, rien que de très banal, les retrouvailles d’amants épisodiques. C’est seulement lorsque, après avoir raccroché, elle répète exactement les mêmes paroles à un autre interlocuteur, que la réalité de son occupation apparaît. La première caractéristique de la prostitution, et peut-être ce qui fait son horreur, c’est son côté "travail à la chaîne" : la répétition. Lodge Kerrigan confronte cette donnée à des événements uniques : la perte de sa mère (dans des scènes où Claire fait figure de Meursault au féminin), la rencontre (Vincent D’Onofrio compose un chauffeur de taxi attachant, plus attachant d’ailleurs pour le spectateur que pour Claire), la maternité.

Entre ces événements, donc, Claire enfile des tenues (de bon ton), sonne à des chambres d’hôtel, sort d’ascenseurs, donne son signalement à d’éventuels clients (à la manière d’Olivia faisant l’inventaire de ses qualités physiques dans Twelfth Night de Shakespeare). Les embûches qu’elle rencontre quand elle tente de fuir son mac, tout comme l’aplomb qu’elle conserve face aux porcs "upscale" de Manhattan qui la reçoivent dans leurs bureaux laqués, l’ensemble des choix et des décisions d’une Sue perdue dans Manhattan (Amos Kollek), moins les seins en silicone et la mélancolie, sont autant d’adversités qui risquent d’entamer sa détermination. Il est rare que dans ces colonnes électroniques, nos critiques tournent au self-help manual, mais il faut bien se rendre à l’évidence : "en tant que femme", on ressort d’une projection de Claire Dolan troublée, mais aussi, revigorée.

Ce film constitue un cas intéressant d’éventuelles études de réception comparée, en France (où MK2 lui a très tôt fait confiance), et aux Etats-Unis (où il n’est sorti qu’au printemps 2000). Alors que les Français admiraient la tenue et la retenue du jeu de Cartlidge, la mise en scène et la photographie tirées au cordeau, certains critiques déploraient le manque de charme de l’actrice, la froideur des ébats (faut-il leur payer une call-girl pour qu’ils s’aperçoivent que le sexe à la chaîne n’est pas ce qu’il y a de plus sexy ?). Réactions symptomatiques de la norme d’aujourd’hui, sorte de radicalisation d’un cinéma "des visages" : la mode est à l’émotion lisible, au teint clair défait par les larmes, dont le modèle (bien pâle en effet) serait Michelle Pfeiffer en Mme de Tourvel dans Les Liaisons Dangereuses de S. Frears. Dans Claire Dolan, c’est au spectateur de compléter le film, ses trous narratifs et ses incohérences psychologiques, par la projection de ses propres affects, comme il pouvait le faire, avec davantage de secousses psychiques à la clé, dans le précédent film de Kerrigan (Clean, Shaven, 1994). Les critiques américains n’admireront donc une dénonciation de la prostitution qu’agrémentée d’un joli mannequin Monsavon (Anna Karina), sous l’œil enamouré du cinéaste (Godard) – au-delà, ces spectateurs-voyeurs préfèrent laisser ces dames vivre leur vie…

Charlotte Garson

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