CLEAN, SHAVEN

Réal Lodge Kerrigan Avec Peter Greene (Peter Winter), Robert Albert (Jack McNally), Megan Owen (Mme Winter), Jennifer MacDonald (Nicole Winter), Molly Castelloe (Melinda Frayne), Alice Levitt (petite fille au ballon), Jill Chamberlain (adolescente dans le motel), Agathe Leclerc (petite fille assassinée).

On va au cinéma. On loue une cassette vidéo. Depuis belle lurette (depuis que le train est entré en gare de la Ciotat), on ne s’attend plus à tomber de son siège. C’est pourtant ce qui est arrivé (littéralement) à certains spectateurs de Clean, Shaven, lors du Festival Sundance 1994. Être placé dans la peau d’un schizophrène pendant quatre-vingt minutes peut parfois troubler.

Peter Winter est schizophrène ; on s’en aperçoit, peu à peu, grâce au méticuleux travail effectué sur la bande son : dès l’ouverture, à des bruits de flots, puis de stations de radio successives, succède un montage visuel non moins haché : lignes de haute tension (ondes hertziennes), cimes d’arbres, grillage. D’emblée on joue tempête dans un crâne : Lodge Kerrigan pose la question de la subjectivité au cinéma lorsqu’il ne s’agit pas d’une subjectivité commune, mais de la vision du monde d’un "fou" (dont le modèle serait Une page folle de Teinosuke Kinugasa, célèbre muet japonais de 1926).

Et puis, il y a l’objectivité : un meurtre est commis, l’un de ces horribles viols d’enfants. Avant L’Humanité, et un peu sur le même mode, Clean, Shaven problématise le rapport du spectateur à l’objectivité : Peter sort un lourd paquet de sa voiture, le glisse dans le coffre ; puis un détective le suit, loue sa chambre dans un motel et l’inspecte, y trouve du sang (mais c’est celui de Peter, qui s’auto-mutile sous la douche), rencontre la mère adoptive de la fille de Peter (et, incidemment, en tombe amoureux…). Mais nous, spectateurs, qu’avons-nous vu ? Entre caméra subjective et "vérité" objective, impossible de déterminer si l’homme de Clean, Shaven, si fragile, si psychiquement blessé, est un criminel. Peter Greene rend ce personnage si émouvant, depuis la façon dont il verse le sucre dans son café, jusqu’à sa confrontation (quasi silencieuse) avec sa mère chez qui il retourne, et qui lui souffle : "Le dîner est à sept heures. C’est 10 dollars par jour." Dans son ancienne chambre, sur un matelas nu, Peter s’assoit et pleure.

Peter Greene est à la recherche de sa fille (âgée d’une dizaine d’années, elle lui a été retirée – la mère est morte). Il la cherche physiquement (en voiture), mais aussi sur les boîtes de lait où s’affichent les visages de "missing children". Il cherche à recomposer quelque chose de brisé, à remettre de l’ordre dans ces fragments de discours qu’il entend, et qui n’ont pas même le statut rassurant de souvenirs. Son corps qu’il blesse et fait saigner ? Ces cicatrices ne seront rien, en regard des lambeaux qu’il se sent être. Dans le film, la fragmentation est aussi un thème, que l’on retrouve dans les rapports d’enquête concernant le meurtre d’une petite fille dans le motel où Peter a séjourné (on prend des photos de ses membres, en en décrivant l’état respectif).

Le fragment, c’est une partie d’un tout perdu. L’art de Lodge Kerrigan dans Clean, Shaven (voir notre entretien exclusif) consiste à questionner le hors champ, et à rendre problématique lidée reçue selon laquelle le montage d’un film choisit des moments d’une "réalité" narrative, d’un tout vraisemblable auquel on accorde quelques ellipses qui ne nuisent en rien à la compréhension. Ce présupposé narratif ne peut plus fonctionner dans le cas d’une identification partielle de la caméra avec le point de vue d’un protagoniste schizophrène. Ce travail sur le montage (sonore et visuel) qui thématise la fragmentation aussi bien narrative que psychologique, donne ses meilleurs accomplissements structuraux dans le système d’échos qui contribuent à notre empathie envers Peter. Le détective, excellemment interprété par Robert Albert, refait pas à pas le trajet de son suspect, au point de quasiment s’identifier à lui ; ainsi lorsqu’un plan s’ouvre sur un homme en voiture qui frappe violemment son volant, il faut un certain temps pour réaliser qu’il s’agit du détective et non de Peter. Comme Peter, il dit à la mère adoptive de Nicole Winter : "Cette petite fille a besoin d’un père". Le détective parcourt les photos d’enfance de Peter, chez sa mère, pour essayer de cerner son identité psychique ; comme lui, Peter feuillette les illustrés de la bibliothèque, pour retrouver une photo de Nicole parmi les clichés de bébés. Autant de parallèles qui brouillent non seulement les pistes de l’enquête, mais aussi les limites entre folie et normalité. De la schizophrénie, ce n’est plus l’aspect criminel qui nous est montré, mais la souffrance, au quotidien. Libre à nous, cependant, de n’y voir qu’un thriller où un psychopathe dangereux est finalement pincé – c’est peut-être, ce que nous ne cessons de faire, d’ailleurs, dès qu’il est question de maladie mentale : nous ne la prenons jamais davantage en considération que lorsqu’elle se fait menaçante…

La fin de Clean, Shaven perdrait à être racontée ; elle est l’une des plus poétiques qui soit, l’une des plus bouleversantes aussi.

Charlotte Garson

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