LES CORPS IMPATIENTS

France 2002. 1h34. Prod : Marie-Jeanne Pascal, Edouard Weil. Réal&Sc : Xavier Giannoli. Mont : Philippe Kotlarski. Im : Xavier Giannoli, Yorick Le Saux. Mus : Alexandre Desplat. Avec : Laura Smet, Nicolas Duvauchelle, Marie Denarnaud.

Charlotte a 20 ans, elle découvre qu'elle est malade, gravement malade. Elle aime Paul qui l'aime aussi. Et il y a sa cousine Ninon, que Paul commence déjà à aimer à mesure que Charlotte meurt un peu plus. Voilà, c'est tout. De cette intrigue minimale, le jeune réalisateur Xavier Giannoli tire une brutalité inédite. Charlotte avant même que Paul ne la trompe, le menace et joue avec son désir encore embryonnaire. Elle n'a rien vu, elle sait, à moins qu'elle ne le pousse… Charlotte, la cancéreuse chauve en train de se détruire de l'intérieur, détruit aussi tout autour d’elle, surtout ce(ux) qu'elle aime. Le grand défaut du film est de ne parler de rien d'autre que de son sujet dans des dialogues maladroits : la maladie, la jalousie, le désir. Il n'y a pas de place pour le silence, ni pour la rêverie, et les personnages sont assez mal caractérisés, surtout le personnage masculin. Paul étudie à la fac de droit : on le voit une fois entrer dans un amphi, et une fois avec un livre. Pas très crédible. A part son doute et sa culpabilité, il n'offre rien d'autre. Les autres personnages secondaires sont inexistants, la mère étant volontairement rejetée hors du champ de l'amour. Dans la seule scène où elle pourrait parler, elle refuse le dialogue.

En même temps, l'absence de contrechamp dans l'histoire de la maladie et de la jalousie qui s'ensuit crée un climat obsessionnel, qui est bien mis en valeur par des plans étouffants. Giannoli filme en gros plans les marques de la maladie, le traitement, et les visages de ses jeunes acteurs surtout. Les visages sont souvent cachés par d'autres, laissant une toute petite surface nette derrière des zones floues. Les champs contrechamps jouent sur les amorces, mais au lieu d'être de face, les visages sont de dos, ce qui fait qu'il y a toujours une nuque, des cheveux pour cacher une partie du visage de celui qui est filmé.

Le défaut des mots est aussi, en plus d'être celui du film, celui des personnages : ils ne s'expriment bien que par gestes. Charlotte, elle, a des gestes mutilants, comme pour reproduire la mutilation qu'elle a vécue (ses cheveux). Elle refuse d'ailleurs une perruque, donc de cacher son manque, elle le crie. Sa sensualité exacerbée mais univoque, est relayée par le couple Paul / Ninon. Charlotte ne cesse de se comparer à Ninon, elle qui a des formes voluptueuses, des cheveux surtout. Elle va jusqu'à lui faire essayer une de ses robes, bien trop serrée, et à lui faire des marques, les mêmes qu'elle. Paul, lui, est un animal. Son activité principale est de copuler, sauvagement, complètement.

Le titre n'est pas mensonger : les corps sont impatients, donc violents, fougueux. La DV sert pour une fois le film, qui est loin d'être laid. Son grain donne une proximité étrange, et le travail sur le cadre est plus que convaincant. Si le film se perd un peu en route – son scénario piétine – il garde une intensité assez étonnante : chaque apparition de la chevelure de Ninon (Marie Denarnaud) est un coup au cœur, chaque regard de Nicolas Duvauchelle un abîme. Et puis surtout, il y a Laura Smet, son visage qui semble sortir d'un tableau de Ingres, étrange. Elle électrise l'écran, parvient à faire passer des scènes d'hystérie répétitives. A travers elle, Giannoli filme avant tout de jeunes corps mouvants en train de s'épuiser, de s'agiter pour surtout ne pas voir la mort au travail. On sort de son film comme d'un match de boxe, secoué.

Martin Drouot

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