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ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC...
DAVID WILLIAMS

David Williams est né en 1946 à Richmond, Virginie (où se déroulent ses
films). Peintre, puis photographe il s’est lancé dans le cinéma en 1976 en
réalisant toutes une série de courts métrages.
Lillian (1993) et
Thirteen (1997), sortis en France seulement le 21 août 2002, sont à
découvrir de toute urgence.
Cinefeuille:
Comment l’idée de Lillian vous est-elle venue ?
Au moment où
je l’ai tourné (en 1989), je faisais déjà des courts métrages depuis une
dizaine d’années, de plus en plus narratifs, mais… pas très bons. Je suis
alors retourné à la fac de cinéma, et j’ai commencé à faire des films
expérimentaux ce qui m’a permis d’approcher Lillian de façon beaucoup
moins écrite. J’avais quand même un scénario.
Cinefeuille:
La rencontre avec Lillian a dû être décisive.
Je
connaissais Lillian depuis 8 ou 10 ans, et j’avais déjà fait un court
métrage avec elle et Nina ; c’est d’ailleurs parce qu’elles sont très douées
que j’ai eu envie de faire ces films. Pour ce qui est des autres
personnages, certains ont été interprétés par des acteurs professionnels. On
a fait des auditions ; dans certains cas les gens venaient avec leurs
enfants pour les faire jouer dans le film, et puis finalement je choisissais
la mère plutôt que l’enfant ! Helen Jervey, qui joue la vieille dame des
bois (dans Thirteen), est directrice de casting, et elle nous a
trouvé pas mal de contacts.
Cinefeuille:
Le tournage a-t-il été difficile ?
C’était un
film pratique à filmer car il ne se passe que dans un seul lieu, la maison
de Lillian. Par contre le fait qu’il soit censé se passer en un jour a rendu
les choses plus difficiles parce qu’on l’a tourné en 3 semaines. Il fallait
prendre des photos de tout le monde pour être raccord avec les habits, la
lumière. Lillian était dans sa propre maison, donc elle était à disposition,
et les autres acteurs pouvaient venir une ou deux fois, puis on n’avait plus
besoin d’eux. D’un point de vue financier, c’était pratique.
Cinefeuille :
La plupart des acteurs sont des non professionnels, comment avez-vous
travaillé avec eux ?
Finalement,
je n’ai pas fait lire le scénario aux acteurs, pour qu’ils ne mémorisent pas
des dialogues. Mais on a répété pendant 2 semaines; chacun savait ce qui
devait se passer en gros dans chaque scène. Je les laissais jouer, puis si
j’avais besoin de quelque chose de plus concis par exemple, je le leur
disais, et ils reprenaient, en plus bref.
Dans
Lillian on voit bien que l’improvisation a apporté des choses : par
exemple la scène où les trois dames parlent de religion sur le canapé :
elles finissent par parler d’amour, et Lillian dit quand son amie lui parle
de mariage pour la vie, « C’est vraiment bien, mais ça ne m’est jamais
arrivé ». J’aime cette scène car en un sens elle contredit la croyance
religieuse de Lillian (pourquoi n’a-t-elle pas eu cette chance ?). Il y a
aussi la scène avec cette pendule religieuse, d’assez mauvais goût ; dès que
je l’ai vue chez elle je me suis dit : utilisons-la ! Quand elle montre la
pendule, elle dit « attention de ne pas vous blesser, elle est coupante »,
ce que j’ai pris aussi comme une métaphore de la religion…
Cinefeuille :
La religion est très présente dans Lillian, jusque dans les détails
les plus quotidiens, est-ce typique du sud des Etats-Unis ?
Lillian est
très religieuse mais aussi très pratique. Par exemple elle ne se laisserait
pas embobiner par des témoins de Jéhovah; les autorités religieuses, le
clergé, ne sont pas importants pour elle. Sa religion est personnelle, ce
qui n’est généralement pas le cas dans le Sud, où les gens font ce que le
pasteur leur dit de faire.
Cinefeuille :
Cet esprit d’indépendance et cette force de caractère, pas seulement à
l’égard de la religion, sont caractéristiques de Lillian.
Oui, elle remet en question toute autorité, y compris
celle d’un homme (elle ne s’est pas mariée, sans doute parce qu’elle n’aime
pas qu’on lui dise ce qu’elle doit faire). Sa famille n’est pas une famille
typique : il n’y a pas de mari, de père, et pourtant elle est très solide.
Elle intègre le voisin, elle traite ses amis comme sa famille. Etant
moi-même un ami, en pensant faire le film, j’ai essayé de me souvenir de nos
interactions. Quand elle parle de l’homme qu’elle aimait et qu’elle a perdu…
ça elle me l’avait dit. Pareil pour l’histoire des enfants qu’on lui a
retirés dans le New Jersey. J’essaie de montrer aussi sa vulnérabilité ;
elle n’a pas toujours tout maîtrisé, dans sa vie.
Cinefeuille :
Thirteen donne l’impression d’être cinématographiquement plus
élaboré ; votre démarche était-elle différente 5 ans après Lillian ?
Lillian
était entièrement écrit, même si des éléments s’inspiraient de la réalité.
En faisant Thirteen, je voulais qu’il soit à la fois plus narratif
(l’idée de la fugue de Nina, de sa décision d’acheter une voiture étaient
fictionnelles), mais aussi plus documentaire (par exemple la personne qui
lui montre les tours que le chien peut faire, quand elle va garder les
animaux): on filmait chez les gens, c’était très improvisé. Donc pour moi
c’est ce deuxième film qui est plus documentaire que le premier, même si les
deux s’inspirent de la réalité. Dans la réalité Nina n’est pas très loquace
et j’ai pensé un moment que ça ne serait pas mal si elle ne parlait pas du
tout dans le film. Quand j’ai tourné la fugue (l’auto-stop, etc.), elle ne
disait pas un mot, et elle n’avait pas parlé jusque-là ; puis elle a
commencé à parler, et c’était très convaincant, donc j’ai abandonné l’idée
d’une jeune fille mutique.
Cinefeuille:
Par opposition Lillian est beaucoup plus bavarde, c’est d’ailleurs sa parole
qui nous guide à travers la voix off.
Au départ je
n’avais pas prévu de voix off. C’est quelqu’un à qui j’avais montré
le film, un producteur (quand je cherchais de l’argent) qui m’a suggéré de
mettre du « liant » dans le film, qui lui paraissait trop lent ; alors je me
suis dit et si Lillian parlait pour unifier les scènes ? C’est comme ça que
c’est né.
Cinefeuille:
Le véritable liant cependant réside dans le montage qui est très élaboré et
donne son ossature au film.
Tout est
dans le montage, pour les deux films, mais pour Lillian, je savais
par avance comment le film serait une fois développé parce que je l’avais
beaucoup préparé, mais par contre je ne pouvais pas voir les rushes, je
tournais « à l’aveugle », tandis que pour Thirteen, c’était improvisé
au tournage, mais je voyais les avancées petit à petit. Je regardais des
rushes et ça relançait mes idées pour d’autres scènes.
Cinefeuille:
La musique est également remarquable, elle offre un véritable contrepoint
aux images et au montage. A quel moment a-t-elle été composée ?
La musique
vient après le tournage, pour beaucoup même après le montage. Je ne voulais
pas que la musique « colle » directement aux films, qu’elle corresponde
précisément aux mouvements, aux gestes. La musique composée pour Thirteen
était ainsi trop illustrative à mon goût, mais c’était une bonne musique,
alors j’ai décidé de la replacer à des endroits différents de ceux qui
étaient prévus.
Cinefeuille:
Lillian est tourné en super 16 et Thirteen en 16, est-ce le
résultat d’un choix esthétique ou d’une contrainte financière ?
Le problème
avec le super 16, c’est que ça coûte très très cher à kinescoper (environ
40 000 dollars); j’ai eu beaucoup de mal à trouver cet argent. J’ai tourné
Lillian en 1989 et je n’ai pu le montrer dans un festival qu’en 1993,
et encore, je payais à crédit ! Thirteen, je l’ai tourné en 16
millimètres, parce que j’ai une caméra 16 millimètres. Mais j’aurais préféré
le tourner en Super 16 ou en 35.
Cinefeuille:
Etes-vous influencé par les œuvres d’autres cinéastes ?
J’adore
Bresson. Ses films sont uniques, si personnels, sans une image de trop. Mon
film préféré est Un condamné à mort s’est échappé ; on y voit son
utilisation du son, son goût pour la narration elliptique. J’ai montré
Mouchette dans un cours l’année dernière, c’était très émouvant. J’aime
aussi beaucoup L’Argent; quand je l’ai vu aux USA il y avait 3
personnes dans la salle !
Cinefeuille:
Vous intéressez-vous également au cinéma hollywoodien contemporain ?
Je vois
beaucoup de films en DVD et il m’arrive de m’en inspirer. Dans Natural
Born Killers [de Oliver Stone], il y a une scène où ils sont à un
concert et le montage devient très rapide; ça m’a inspiré pour monter une
scène de Thirteen, en jump cut, quand Nina danse avec son
walkman. Il y a aussi le film de Spike Lee, She’s Gotta Have it: un
petit budget, le format super-16… ça m’a poussé à essayer, même si le
contenu était différent.
Cinefeuille:
Comment le film a-t-il été accueilli ? Le fait qu’un cinéaste blanc filme
des Noirs a-t-il gêné certains spectateurs ?
Globalement les Noirs ont accueilli le film très
favorablement, mais il est arrivé que certains réagissent
mal. Certes les films n’ignorent pas la question raciale. On y voit par
exemple comment Lillian est menacée économiquement: son propriétaire blanc
veut vendre la maison dans laquelle elle vit depuis des années et elle doit
affronter l’agent immobilier. Et puis il y a des aspects plus subtils qui
ont choqué: certaines personnes trouvent que la maison de Lillian ressemble
à une maison de planteurs du Sud, ce que certains ont considéré comme un
stéréotype. Il y a aussi le fait qu’elle s’occupe de personnes blanches et
noires, qu’elle soigne chez elle, et certains noirs on été offensés par cela
– ce que je trouve très dérangeant. Il me semble que la force de cette
femme, sa générosité, sont des choses très positives.
Cinefeuille:
Lillian et Nina ont-elles vu vos films ? Qu’en ont-elles pensé ?
Lillian a vu
le film à une présentation à Washington; elle était contente mais elle est
assez nonchalante en général. La première fois que Nina a vu Thirteen,
c’était en tant qu’invitée au Festival de San Francisco. Après la
projection, au moment de monter sur scène, elle avait disparu, elle était
trop timide. Mais elle est venue me voir après, elle m’a dit « David,
pourquoi mes cheveux ont l’air aussi moches dans le film? ». Moi je
trouve qu’elle est très bien sa coiffure! Elle réagit de la même façon dans
le film quand le peintre lui montre son portrait: je n’aime pas mes yeux,
mon nez… Or, de façon totalement improvisée, sa mère a dit : « Il y a des
choses qui sont mieux sur le portrait qu’en réalité! ».
Cinefeuille:
Vos films ont été montrés ponctuellement, mais c’est la première fois qu’ils
vont faire l’objet d’une véritable sortie (ce qui n’a pas été le cas aux
Etats-Unis).
J’apprécie
le fait que les distributeurs français se soient non seulement intéressés au
film, mais aussi, qu’ils aient fait un travail presque de porte-à-porte pour
le promouvoir.
Mes films
ont été projetés dans différents festivals, à Toronto, Berlin, à New
Directors/New Films à New York et aux Rencontres internationales au Forum
des Images à Paris, mais les gens ne savaient pas comment les promouvoir.
Peut-être avaient-ils besoin de trouver un angle pour en faire la promotion,
comme la drogue ou la violence, ou, pour les Etats-Unis, si j’étais noir…
cela leur permettrait de me placer dans une catégorie. Moi je crois que
c’est un film d’art et d’essai, c’est tout.
Cinefeuille:
Sur quoi travaillez-vous ?
Mon nouveau
projet est un film en vidéo légère, sur l’acte de création artistique. C’est
un documentaire. J’ai suivi plusieurs artistes et j’ai fini avec 3 d’entre
eux (deux peintres et un graveur qui vivent à la fois de leur art et d’un
peu d’enseignement), de niveau disons régional et national (certains
exposent à New York régulièrement). Je les ai suivis pendant plus d’un an et
demi. Ils créent et commentent leur travail, ils préparent leurs
expositions; mais le plus intéressant est peut-être ce qui s’est passé dans
leur vie pendant qu’on tournait le film, sans que ce soit préparé.
L’avantage de la DV, c’est qu’on peut tourner beaucoup… et son inconvénient,
c’est qu’on tourne trop! J’ai déjà 150 heures. Pour Thirteen j’en
avais 23. Quand j’ai regardé ces 150 heures je trouvais que tout était
dilué; mais je les ai réduites à 8 heures et je commence à voir plein de
choses intéressantes. J’aurai sans doute fini au printemps 2003.
Lire aussi nos
critiques sur ces deux films.
Propos recueillis et traduits
par Charlotte Garson et Monique Pujol, Août 2002, Paris.
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