Le décadrage
est une figure plutôt rare au cinéma, qui s’efforce de recadrer dès qu’un
personnage a tendance à sortir du cadre. Si le mouvement du recadrage est
logique, celui du décadrage paraît irraisonné. Mondovino
est construit autour du prisme du verre de vin à travers lequel on voit le
monde. Dans ce jeu de diffractions, le film lui aussi dévie son chemin, décadre
son sujet pour mieux déployer une autre logique.
Le décadrage
comme mouvement irraisonné
Quand Jonathan
Nossiter interviewe les grands patrons du vin, on a souvent le son de la
discussion pendant que la caméra traîne sur les côtés. Par exemple, dès que
Nossiter voit un chien, il cadre le chien plutôt que le maître, dès qu’il voit
un domestique, la caméra pivote vers le domestique. Pendant un des interviews,
la caméra zoome sur un ouvrier sur son échelle, comme si Nossiter était plus
intéressé par le rapport à la domesticité que par les propos du personnage. Le
film garde d’ailleurs des moments apparemment inutiles pour la narration – la
mondialisation du vin – comme ce moment où la domestique ouvre une porte au
fond du cadre et s’excuse. Son patron l’appelle, elle revient puis repart après
un échange de trois mots, et Nossiter coupe quand elle sort du champ pour dire
que cet événement fait la scène en soi et non la parole du patron sur le vin.
Le
décadrage comme saisie d’un bord cadre
Contrairement à la majorité du cinéma
qui cadre pour définir son propre réel, la caméra de Nossiter, mouvante,
légèrement tremblante parfois, ne cache pas les limites du cadre. Son
flottement même nous indique qu’il y a beaucoup d’autres choses à côté,
beaucoup de choses à regarder. Dans une propriété de nouveaux riches, le plus
parlant n’est pas la vigne mais la décoration vulgaire, notamment une table
inspirée par celle du
Parrain.
Nossiter filme la famille à table vantant la beauté de son mobilier. Le plan
d’après, la caméra est loin et on voit l’immensité de la table et la famille
dans un petit coin, grotesque. L’ironie de Nossiter décadre le premier degré de
la parole et crée une profondeur.
Le décadrage
comme sortie du cadre (imposé)
Le décadrage
permet une dialectique. Nossiter ne nous laisse jamais bercer par la parole
d’un de ses personnages mais le met en opposition avec un élément de l’image,
parfois avec une parole qui contredit ou affine une autre. On voit l’influant
oenologue Michel Rolland dans sa voiture en action vanter sa méthode, scène
entrecoupée par les paroles d’Aimé Guibert qui décrit Rolland comme un
imposteur. Et plus tard, on voit ce même Aimé Guibert vanter sa lutte contre la
mondialisation des Mondavi en parallèle avec l’ancien maire qui raconte les
motivations plus profondes et ambiguës de Guibert.
Toute la mise en scène de Nossiter
est une mise en scène du décadrage au sens propre par les mouvements de caméra
mais aussi par le montage, par exemple ce montage parallèle, et par le jeu sur
le flou et le net – c’est l’ouvrier au fond du cadre qui est net pendant que le
patron vigneron parle flou plein cadre. Le décadrage apparaît alors comme une
méthode d’investigation qui constitue une morale.
Le décadrage
n’est pas irraisonné mais correspond à une logique de cinéma : c’est une figure
d’ouverture. Car le cadre, c’est le carré, étymologiquement, donc quelque chose
de fermé que Nossiter s’efforce d’ouvrir pour saisir le monde tout autour.
C’est en même temps une logique philosophique, une philosophie antique qui naît
de la nature, des vignes, du bien manger et du bien vivre en le liant au
politique. A la fin du film, Nossiter, dans une petite vigne au Brésil, presque
un jardin, goutte le vin sucré d’un pauvre vigneron à mille lieues des grandes
familles qui peuplent le film.
Mondovino
est un peu au cinéma ce qu’est ce jardin au monde, un terrain en friches où la
réflexion sur le vin, le monde et le cinéma ne font qu’une, un appel au
multiple et un hymne au désordre.
Martin Drouot
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