|
ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC...
ARNAUD DES PALLIERES
 
Entretien
Radio Campus Paris, septembre 2004.
Martin Drouot : Vous considérez Drancy Avenir comme un long métrage de
fiction ?
Arnaud
des Pallières : Oui. Mais libre à qui veut le voir comme un documentaire, ça ne
me pose pas de problème.
M.D. : Ce film est une composition entre trois récits : une jeune historienne
qui fait des recherches aujourd’hui sur la cité de la Muette à Drancy ; le
dernier survivant de Drancy qui raconte en off son récit ; et enfin,
plus mythologique, une histoire sur les mers et la remontée d’un fleuve. A
l’époque de Drancy Avenir vous notez dans votre bio-filmographie
destinée à la presse que vous avez fait treize courts métrages dont deux
inachevés et « sept ratés ». Vous appelez le reste de vos films filmographie
« restante ». Pourquoi ?
A. des
P. : C’est ce que je garde de ce qui est montrable, partageable. Quand on
entame un travail de cinéma et qu’on « tente des coups », qu’on essaie de
trouver ce qu’est véritablement une écriture cinématographique sans chercher à
répéter des choses qu’on a déjà vues ou à mimer des gestes déjà accomplis par
soi-même ou par d’autres, on est obligé de faire des choses dont on ne sait pas
si elles seront ou non réussies. Le fait d’écrire, de réaliser et de monter
soi-même ses films multiplie les possibilités de ratage. Très souvent le
montage travaille à partir de ce que les étapes précédentes ont raté.
M.D. : Votre formation initiale est celle d’un monteur ?
A. des
P. : Non, j’ai suivi un cursus de réalisateur à la Femis. Mais en France, cela
inclut l’écriture davantage que la technique. Très vite, le geste de mise en
scène m’a semblé extrêmement limité si je ne touchais pas au montage.
M.D. : Vous êtes en effet crédité comme monteur au générique de tous vos films,
fait assez rare en France.
A. des
P. : Comme monteur oui, et malheureusement comme seul monteur : je ne
suis même plus chef monteur puisqu’il n’y a pas d’équipe de montage. Avec la
découverte, lors de la commande qu’était Disneyland, mon vieux pays natal,
du montage virtuel, sur ordinateur, eu égard aux conditions économiques dans
lesquelles je travaille, la tentation a été forte de travailler seul. Je me
retrouve en fait au montage dans la position de solitude – pas si choisie que
ça – à peu près équivalente à la solitude du moment de l’écriture.
Wahid Benchorba : Pour Adieu, c’est aussi pour des raisons économiques
que vous avez monté le film ?
A. des
P. : Oui. Mais quand on dit « raisons économiques », il n’y a pas de
chronologie. Le premier geste de mise en scène, c’est de considérer l’argent
qu’on a pour faire un film, qui détermine l’écriture. Si on le fait
sérieusement, au bout d’un moment, ce fait est intégré ; l’argent devient un
décor économique qui surdétermine beaucoup de choses, dont la composition des
équipes. Monter seul est devenu inséparable de ce qu’est Adieu. L’idée
est de retourner la contrainte en choix.
W.B. : Vous écrivez aussi ?
A. des
P. : Oui mais je ne me considère ni comme un scénariste ni comme un monteur. Je
considère que mon écriture cinématographique doit en passer par ces trois
étapes. La première, d’ailleurs, n’est pas réellement l’écriture d’un
« scénario » – au fond je n’ai jamais rien écrit de tel, plutôt des projets sur
papier de ce que seront les films (ce qui ne sera peut-être pas le cas de mes
deux prochains films). Jusqu’à présent mes scénarios étaient plutôt des
constructions d’idées d’images, de sons, qui forcément produisent un objet à
partir duquel les autres doivent pouvoir travailler.
M.D. : Pourtant vous avez une équipe qui vous suit, à l’image par exemple.
A. des
P. : Je ne parlais de solitude qu’avec un très petit « s », celle de dix heures
de montage, par exemple. Du coup quand on est seul on est obligé d’être
plusieurs : il y a une nécessité d’être schizoïde, de même que quand on écrit
il faut être capable de rompre et de se lire. Mais être seul – physiquement –
ne veut pas dire être sans interlocuteur. J’ai à toutes ces étapes des
rendez-vous réguliers avec le producteur (souvent plusieurs personnes, y
compris le directeur de production), l’opérateur, le concepteur sonore et
musicien. Dans ce type de travail qui ne se fonde sur aucun savoir, il leur est
très difficile de me dire si ce que je suis en train de faire est bien ou non ;
cela ne peut être dit que par rapport à mes précédents travaux. L’idée est de
surprendre le producteur, donc il doit attendre que le travail soit très avancé
pour pouvoir en dire quelque chose. La première version de scénario d’Adieu
date de 1990 ; elle était très différente du film actuel et a subi beaucoup de
transformations. Elle s’originait dans une démarche plus théorique, plus
massive : du cinéma mental qui ne se préoccupait pas tant de partage ou de
relation au spectateur. Ma découverte d’avoir à tenir quelque chose du début à
la fin d’un film en maintenant chez le spectateur – pas forcément sa
compréhension, pas forcément le fil d’une histoire – mais « la veilleuse », le
fait qu’il soit accueilli par le film. La première fois, donc, était sur
Drancy Avenir, j’étais obligé de penser la « place du spectateur » comme on
dit. Avant, j’étais très peu inquiet de questions de sens, je composais des
formes, dans l’idée de sculptures temporelles, avec du son et des images.
Pourtant je ne faisais pas du tout du cinéma expérimental : pour moi, ça
racontait des histoires.
M.
D. : Adieu tisse deux histoires : celle d’Ismaël qui fuit l’Algérie pour
la France et qui écrit une lettre à sa fille en rapprochant son histoire de la
parabole de Jonas. L’autre, c’est l’histoire de la mort d’un frère, Simon, des
conséquences de l’enterrement sur ses frères et son père.
A. des
P. : Le projet a eu plusieurs titres ; Adieu, le dernier, a été le
premier à ne pas privilégier une des histoires racontées au détriment d’une
autre. Il était difficile de trouver un titre qui les concerne de manière
égale. Dans chaque histoire, chaque personnage, d’une manière ou d’une autre,
dit « adieu » à quelqu’un ou à quelque chose. Si Klossowski n’avait pas appelé
son livre Les Lois de l’hospitalité, j’aurais été tenté d’appeler ainsi
mon film. Cela dit à quel point cette question de l’hospitalité était centrale
dans le projet. Accueillir ce qui ne tient pas forcément dans une histoire,
accueillir quelque chose qui n’est jamais accueilli dans le cinéma
traditionnel. C’est pour cela qu’il y a quelque chose d’irréductible dans un
film : s’il peut se résumer, c’est le début d’un échec. Un film n’a d’intérêt à
être fait que si on ne peut le faire qu’en cinéma.
M.D. : Une ligne, donc, l’histoire en off d’Ismaël, et un centre, les
funérailles. Le point commun de ces deux blocs, c’est un camion, d’abord en
construction puis sur la route – le seul personnage en commun étant le passeur,
celui qui fait passer des clandestins dans le camion.
A. des
P. : Le passeur est là au fond essentiellement pour rappeler que les deux
histoires ont lieu en même temps dans le même monde.
W.
B. : Quand Paul va rejoindre Aurore Clément en taxi, on voit des policiers
faire un contrôle de papiers d’immigrés ou... enfin peu importe, un contrôle
d’identité.
A. des
P. : Vous dites « immigrés » à mi-voix, mais non, pas peu importe, ça importe
absolument. L’ensemble du projet du film a été que ces deux histoires ne se
regardent pas, ne se voient pas. C’est le premier geste du film : j’ai envie de
raconter ces deux histoires en même temps dans un même film. Le véritable
scandale que raconte Adieu, c’est que ces deux histoires ont lieu en
même temps au même endroit. Il m’est déjà arrivé de rêver de prendre deux films
différents et de les monter ensemble, parce qu’on a beaucoup vu de films qui
disent : « Je vais vous raconter l’histoire de Mohamed qui fait tel parcours,
etc. », on vous raconte l’Autre, l’autre que vous-même, mais au fond c’est
oublier que l’intérêt fondamental du cinéma, c’est la possibilité de créer des
rapports, de faire des raccords, de faire des rapports en créant des raccords.
L’opération est de rappeler en permanence au spectateur que là, maintenant,
pendant que nous parlons gentiment, il y a des gens qui sont dans un centre de
rétention. Juste faire ce raccord là – et ce raccord-là est cruel. C’est la
seule chose qu’on puisse faire au cinéma dont il me semble qu’on ne peut pas le
faire ailleurs.
Charlotte Garson : Au même moment, dans le film Dancing (de Pierre
Trividic, Patrick Mario Bernard et Xavier Brillat) il y a aussi une intrusion
dans l’intimité du couple de cela précisément : des bribes de journaux
télévisés ou radiophoniques sur ces histoires de camions pleins de clandestins
parfois retrouvés morts. Je pense à Dancing car comme Adieu,
c’est un film « mental », on y parle même de la théorie des univers parallèles.
Adieu et même vos autres films fonctionnent sur ce principe de mise en
parallèle mais jamais bord à bord : même l’allégorie de Jonas peine à se
superposer de façon aisée avec la situation d’Ismaël.
A. des
P. : Heureusement : j’aime que la métaphore ait un rapport hésitant, oscillant,
qui fait que quelquefois, effectivement, elle ne fonctionne pas, et il y a deux
histoires. Ce qui m’intéresse ce n’est pas tant le moment où ça se rejoint
parfaitement, ni où ça s’écarte parfaitement, mais c’est le rapport entre le
moment où c’est proche et où c’est lointain : le moment où la valeur poétique
d’une métaphore n’est pas acquise.
Ch.
G. : De même que dans Disneyland vous faites un parallèle avec le conte
de Hans le joueur de flûte, sans vraiment conclure. En voix off de
Disneyland, vous dites : « Les enfants sont-ils punis pour la faute des
adultes, sont-ils au contraire débarrassés des parents ? ».
A. des
P. : C’est un principe d’indécision. S’il y avait un rapport d’épousailles
entre le corps porteur (étymologie de « métaphore ») et le sens porté, au fond
à quoi servirait qu’il y ait les deux termes ? Dans l’écart entre les deux
termes, il se passe quelque chose de l’ordre d’une émotion – dans Disneyland
une tristesse de se souvenir de son enfance (à l’opposé d’une idée de paradis
perdu). Entre l’image et la chose racontée, ça bouge en permanence. Le
panoramique de gauche à droite à la fin d’Adieu est emblématique de
cela. Il commence fixe sur le portail d’entrée du centre de rétention de
Roissy. On suit l’estafette qui emmène Ismaël à l’aéroport, et on accroche au
moment où on parle de Jonas avalé par la baleine, un gros avion blanc qui se
met en place pour décoller, et là, on observe un passage de relais
métaphorique. Dans mon film sur Gertrude Stein, Is Dead, les corps
porteurs de sens n’étaient jamais les mêmes, ils changeaient en permanence. Les
films qui se sentent obligés de tenir des programmes extrêmement précis, de
tenir jusqu’au bout la métaphore verrouillent le sens.
Ch.
G. : Et tombent dans le symbolisme.
A. des
P. : Oui. Alors que je rêve de métaphores multiples, de plan en plan. Ce serait
une écriture plus poétique, plus verticale que ce qu’on a l’habitude de voir
dans 95 % du cinéma qui se croit obligé de continuer la tradition du roman.
W.B. : On est parfois submergé par des sons, des images, et on ne sait pas quel
fil choisir, quoi écouter d’abord au détriment d’une autre chose.
A. des
P. : Oui, il y a des choix à faire, c’est compliqué. Mais pas plus compliqué
que dans la vie ! Souvent vous êtes en train de converser, la boulangère vous
demande ce que vous voulez, votre portable sonne, il y a un bruit de klaxon
dehors, et vous faites vos choix. Et tout d’un coup, au cinéma, on ferait les
choix pour nous ? Non ! Vous n’êtes pas obligé de tout prendre en même temps,
mais quel que soit ce que vous prenez, je sais à l’avance que je serai en
accord, qu’il n’y aura pas de contresens possible, que je maîtrise les
différentes combinaisons de sens que je fabrique pour le spectateur. Cela a
pour effet de faire que les gens ne voient jamais le même film. C’est l’idée
d’un film comme expérience, d’un film en kit, à construire soi-même. Gertrude
Stein avait la réputation d’être un écrivain difficile parce qu’elle cherchait
une écriture singulière et qui lui semblait rendre compte du monde dans lequel
elle vivait ; un jour, un journaliste vient l’interviewer avec son carnet ; un
photographe prend des photos en même temps. Au bout d’un moment, elle dit au
journaliste : « Je sais que vous avez du mal à comprendre ce que je vous dis ;
c’est parce que vous cherchez à comprendre ; essayez plutôt de l’entendre. Je
suis sûre que le photographe m’a comprise. »
M.D. : Les images sont très découpées mais il y a une continuité dans la voix
par les monologues, les lettres. Vous avez pensé le film comme une composition
musicale ?
A. des
P. : Disons que je n’ouvre pas le scénario quand je monte. Quand je monte, il
est loin derrière. C’est extrêmement nouveau de recevoir des images et des sons
après le tournage, car on en a une très mauvaise mémoire, pour les avoir vues
ou entendus une ou deux fois. Heureusement, une image tournée ne correspond
jamais au fantasme qu’on en a eu avant. Il y a deux méthodes : soit on fait ce
que fait un chef-monteur, on ouvre le scénario et on remet tout dans l’ordre
prévu initialement – c’est pour cela qu’un plan possède l’immatriculation qui
le situe dans le scénario – soit on aborde le montage en ayant oublié à peu
près le projet. C’est mon cas. Un film de 2 h 10 peut être monté de 1001
manières différentes, et dans Adieu il y a peu de repères chronologiques
mais ce sont de très grands blocs, les fragments pouvaient être disposés dans
tous les sens à l’intérieur. Je ne monte pas comme quelqu’un qui raconte une
histoire mais comme quelqu’un qui fabrique une forme – une logique de
sculpture, plutôt qu’une logique linéaire.
W.
B. : De plus, le concepteur sonore d’Adieu, Martin Wheeler, composait
sans avoir vu les rushes ?
A. des
P. : Ce qui est inhabituel je crois dans ma méthode, c’est que ce n’est pas
forcément l’image qui décide. Cela peut être un texte à partir duquel on bâtit
une scène, un son, une série de sons, une série d’images – les objets
s’imposent d’eux-mêmes. La première séquence que j’ai montée, c’est celle d’Aurore
Clément dans la salle de classe, parce que je ne savais pas encore comment
démarrer l’histoire d’Ismaël. Dans la première demi-heure du film il s’agit de
tout faire démarrer. De faire démarrer successivement tous les personnages et
tous les récits. C’est une longue introduction faite de petits fragments
d’introduction. La séquence de la salle de classe fonctionnait sur un principe
de son direct. Plus tard, quand j’ai reçu la boucle de guitare faite par Martin
Wheeler, je suis revenu en arrière, et je me suis mis au montage du générique.
Je me suis dit que j’allais suivre la progression sonore de la guitare, que ça
me servirait de guide, et comme j’avais 45 minutes de rushes d’images tournées
presque « volées » dans une usine de fabrication de camions, la seule
contrainte que je me suis imposée a été de respecter la chronologie de
fabrication du camion. C’est bien plus tard que je me suis dit « Ah, on peut
commencer juste après ça avec la première séquence d’Ismaël ». Pendant tout le
montage du film, le plus délicat n’était pas le montage de chaque séquence en
elle-même, mais la façon de les agencer entre elles. Raconter trois histoires
en même temps, c’est avoir à chaque fois besoin de trois phrases pour parler à
trois interlocuteurs en même temps. Chaque début de chaque histoire devant
donner le mode d’emploi de son fil narratif singulier.
Ch.
G. : Sachant que la séquence d’ouverture de fabrication du camion est d’une
grande violence sonore, comme une annonce du devenir – clandestins, charter –
du camion.
A. des
P. : Oui, le son présente cette masse comme un monstre.
W.B. : J’ai été marqué par le parallèle entre les trains filmés dans Drancy
Avenir et
Disneyland, et les camions ou avions dans Adieu. Il y a chez vous un
côté film d’anticipation : l’homme construit des choses qui vont le dévorer. On
a l’impression, comme pour les trains, qu’il n’y a personne dans ces machines.
Ch.
G. Dans
Disneyland vous citez Phillip K Dick : « La réalité c’est ce qui, quand on
cesse d’y croire, ne s’en va pas ».
A. des
P. : Du Philip K. Dick, il y en aussi dans Adieu, mais c’est une autre
période de K. Dick... Les camions, les trains, les bateaux, les voitures : j’ai
toujours été très touché par une remarque de Jacques Rancière, le philosophe,
dans le tout premier article écrit sur Drancy Avenir, où il compare les
trains à des jouets d’enfant. Au fond, ce n’est pas tant « l’homme construit
des choses qui vont le dévorer un jour » parce que cela voudrait dire « j’ai
peur de ces objets ». On a tous à faire avec ce que c’est qu’un camion, un
train ; pourquoi est-ce que ce sont les premiers objets qu’on met dans la main
d’un tout petit enfant ? Ces objets perdurent dans notre vie d’adulte. Ce sont
des corps porteurs, vides en effet, donc absolument disponibles : ils sont
pleins de leur vide. C’est ce que je disais à propos de Drancy Avenir, à
l’époque de sa sortie : ces trains sont là depuis cinquante ans, sur cette
butte de triage, et ils étaient disponibles à qui voulait s’en saisir à
l’occasion d’un film pour rappeler l’usage qui a été le leur il y a cinquante
ans. Ils sont là, comme des dérives fantomatiques de l’Histoire.
Ch.
G. : Comme la cité de la Muette a été disponible au moment où on en a fait un
camp de transit.
A. des
P. : Absolument. Ce ne sont donc pas des objets qui vont nous dévorer, mais de
purs paradoxes. La place qu’ils prennent dans mes film est paradoxale : ils ont
une espèce de beauté intrinsèque, ils portent avec nous ce qu’ils ont porté
hier ou ce qu’ils vont porter pendant le siècle à venir.
M.D. : Le film est assez désenchanté, grave. Mais une scène comique ressort :
celle où Olivier Gourmet, dans sa boutique, vend des caleçons ; là les mots
n’ont plus aucun sens, on lui demande du Manigance mais lui vend Suprématie de
Prédominance, ce qui donne un dialogue absurde, qui vide les mots. Vous êtes
conscient d’avoir utilisé un langage naturaliste en le poétisant parfois ?
A. des
P. : Je ne pense pas que ce soit naturaliste, c’est simplement pousser à
l’absurde certaines situations. Il est important qu’un film ne soit pas
monothématique ; c’est un moment où je montre différents personnages se
préparer pour la cérémonie funèbre. L’un est dans sa boutique, l’autre dans son
bain repensant à une scène de la veille, le père, on tente de l’habiller parce
qu’il est inerte et effondré.... L’une de ces séquences de « coulisses » est
donc un contrepoint comique.
M.D. : On a l’impression que vous filmez Aurore Clément avec une lumière
particulière, rayonnante, notamment dans un plan assez durassien où on
entrevoit son sein et où on a l’impression que la lumière pourrait
sauver quelque chose.
A. des
P. : C’est un film sans femmes. Pas particulièrement masculin, mais où
les femmes sont des exceptions, ou qui raconte un monde sans femmes. Je savais
que ça allait fonctionner sur un schéma de western : un ranch sans mère de
famille, trois fils, un clan autrefois riche mais un peu dégénéré… Il y a une
espèce de handicap chez ces personnages, ils sont handicapés de quelque chose
dont ne sont peut-être pas handicapées les femmes.
M.D. : Les monologues, les séquences de coulisses, donnent l’impression d’une
grande solitude de chacun.
A. des
P. : Oui, une solitude essentielle plus que physique. De la même manière que
dans un cinéma traditionnel la voix off autorise de prétendre à la
pensée des personnages ou à son illusion, ici ce cloisonnement rappelle que les
gens ne pensent pas aux mêmes choses de la même manière, même si c’est une
fratrie. Puisque justement on donne à la pensée – ce qui est arbitraire – d’un
personnage le son de la voix du corps de ce personnage, alors réellement,
personne ne pense pareil. Chaque pensée est tributaire de sa diction. Au
propre, comme au figuré.
M.D. : On a l’impression que vous avez choisi les acteurs à la voix, comme
Aurore Clément, Michael Lonsdale.
A. des
P. : …Oui, Michael Lonsdale était déjà la voix de Gertrude Stein dans Is
Dead. Je les ai choisis pour eux, pour la façon dont ils sont, dont ils
jouent, leurs visages. On sent très fortement qu’ils ne sont pas maquillés, on
s’approche des visages, des coups de soleil, des crevasses.
M.D. : On les trouve de plus en plus beaux à mesure que le film avance.
A. des
P. : Tant mieux. Ils ont accès à une possibilité d’incarnation.
W.B. : Le ton grave n’empêche pas dans vos films une énorme espérance, celle de
l’émotion que seul l’art peut-être peut susciter.
A. des
P. : Le film le dit à un moment par la voix d’Aurore Clément qui raconte une
histoire aux enfants : « la seule chose que je peux vous dire c’est que tous
ceux à qui on a raconté l’histoire finissent par savoir un jour pourquoi on les
a réunis pour la leur dire». C’est le fil entre les
différents films que j’ai faits.
M.D. : Dans Is Dead vous citez Gertrude Stein qui raconte sa rencontre
avec Charles Chaplin ; elle dit que Chaplin était triste que le cinéma parlant
corresponde à une logique théâtrale moins qu’à celle du montage.
A. des
P. : Chaplin est plus précis que ça : il comprend très vite que si le cinéma
est obligé d’inféoder son rythme à celui de la parole, donc à celui du son
direct, il va perdre quelque chose. Une possibilité. Une liberté quant à la
vitesse. Une des propositions formelles de Is Dead est de tourner à
toutes les vitesses de défilement de l’image, 6 images/seconde, 34
images-seconde, bref ne pas être tenu au rapport « naturel » de l’image au son
synchrone. On peut donc calquer le défilement à une intuition corporelle de
respiration d’une narration.
Ch.G. :
Justement, le film est fait avec des fragments de textes, c’est un film
« impur » même s’il est tout sauf un film-roman. On pense à Nouvelle vague
de Godard.
A. des
P. : Les citations ne sont pas produites comme citations, elles sont très
fortement retissées ensemble pour faire oublier qu’elles sont autre chose qu’un
flux. J’essaie que leur flux soit apparemment naturel. Chez Godard, c’est un
autre geste : il met un écriteau, dit « ça vient de tel texte », les acteurs
montrent un livre souvent, bref la logique est brechtienne, pédagogique.
Moby Dick dans Adieu, c’est autre chose, plus qu’un texte,
c’est la matrice d’un tiers du film, avouée, au générique. C’est un retravail à
partir de la traduction d’Armel Guerne de Melville. C’est une adaptation très
proche d’un chapitre, Le Sermon (Ismaël). Tout le reste tient du
patchwork, je travaille à partir des textes de la même manière qu’à partir des
images et des sons : les textes préexistent, comme n’importe quels objets.
C’est avec la littérature que j’entretiens mon rapport le plus documentaire, ça
peut être de la poésie, de la sociologie, un extrait de coupure de journal, et
voilà : je brasse, il ne faut pas trop se focaliser sur ma cuisine à moi. Cela
me permet simplement de se débarrasser des questions d’origine, au sens où ça
sortirait chimiquement de mon cerveau, où je serais le « Sujet Créateur ». Je
peux ainsi être une espèce de récupérateur,
Ch.G. :
Dans cette matière – la littérature, le réel – on sent très peu le cinéma, la
référence cinéphile.
A. des
P. : En effet. À l’exception peut-être de Drancy Avenir où j’ai emprunté
des fragments de textes à Shoah et à Nuit et Brouillard et mis
des citations de films, mais sinon, c’est rare.
Ch.
G. : Ce serait incestueux, redondant ?
A des
P. : Peut-être. Un des prochains films que je prépare, avec une jeune maison de
production, sera un moyen métrage fait à partir d’images d’archives, mais
d’archives privées, de films de famille.
Ch.
G. : C’était la direction de Disneyland.
A. des
P. : Oui. Ce sera une histoire de l’Amérique à travers des images familiales.
Propos
recueillis à Paris par Wahid Benchorba, Charlotte Garson et Martin Drouot et
diffusés sur Radio Campus Paris, 93.9 FM, Paris, septembre 2004. Copyright
www.cinefeuille.org
Réagir sur ce texte
|