LE DÉTAIL DANS LE PLAN LARGE

 

    Deux des plus beaux plans des films de Cannes 2004 étaient des plans larges. Pas des plans très larges de paysage, mais des plans presque moyens qui représentaient un personnage assis de face dans Oh Uomo de Gianikian et Ricci Lucchi et des personnages de dos dans La Nina Santa de Lucrecia Martel. A l’intérieur du cadre, on ne voyait qu’un détail. Le plan large peut être aussi précis qu’un gros plan. Comment ces deux plans réussissent à créer une telle tension vers un détail ?

 

    Le plan large comme tension dramatique

 

    Ce que donne à voir le plan large, c’est un mouvement, une action. Il a de fait un rôle dramatique. Dans Oh Uomo, c’est un des plans de fin montrant une homme devant une table. Il a été blessé à la guerre, sa main est en fer. Devant lui, une feuille blanche. Il tient un stylo, et toute la tension du cadre est contenu dans cette question : arrivera-t-il ou non à écrire. On voit donc la main s’approcher et prendre son temps pour tracer les lettres.

    Dans La Nina Santa, une femme est de dos entre deux hommes ; ils posent pour un photographe. Les têtes des personnages sont coupées. On regarde donc des postures. Un instant, la main de l’homme frôle la main de la femme, qui retire la sienne dans un frisson puis la remet, comme une acceptation que l’homme ne peut pas voir puisqu’il est toujours de dos. Cette main remise en arrière, qui rappelle un peu Le Rouge et le Noir, crée un appel dans le cadre. Le spectateur est entièrement tendu vers cette main qui attend le retour de l’autre main.

 

    Le plan large comme tableau

 

    Si ces deux plans sont aussi tendus, c’est que le cadre entier attire le regard du spectateur vers un point précis. Dans le film de Martel, la composition du plan pousse le spectateur à regarder la main. Elle est au centre du cadre, et se détache grâce à la netteté – le point est fait sur la main, alors que le photographe, seul à être de face est flou –, et grâce à la couleur – la main est comme une tache sur la robe rouge de la femme.

    Dans Oh Uomo, il s’agit d’une image d’archives un peu abîmée, le blanc de la feuille en bas de l’écran ressort surexposé, c’est la zone solaire du cadre. Tout converge donc vers ce point, la lumière et les lignes de fuite, puisqu’il y a un système de cadre dans la cadre avec la table et la feuille sur la table d’une part. La feuille est le point de convergence dramatique et visuel, par le mouvement de la main qui s’en approche.

 

    Le plan large comme détail du film

 

    Mais ces deux plans ne seraient peut-être pas aussi remarquables s’ils ne résumaient pas tout un film. Dans Oh Uomo, le plan de la main symbolise le film : il pose la question de l’après – que faire après la guerre quand on en porte les conséquences dans son corps. Après des plans enchaînés de gueules cassées, le film montre les réparations du corps, opérations et réapprentissages. Ce plan contient à lui tout seul l’horreur de la guerre et la volonté de recommencer quelque chose, en l’occurrence écrire, antithèse de se battre.

    La Nina santa repose sur l’image de cette main hésitante. C’est la relation entre le médecin et la femme propriétaire de l’hôtel, tout en effleurements, et c’est aussi la relation entre le médecin et la jeune fille. Cette dernière prend la main de l’homme qui la touche de façon scabreuse (avec son sexe). Le plan de la réunion des mains suggère à la fois l’interdit, la culpabilité – l’homme est marié, la main porte une alliance – et le plaisir, qu’on lit dans la position de la main de l’actrice, puis plus tard dans la séquence de la chambre d’hôtel. Le cœur du film est l’ambivalence de la main, désir coupable et désir saint.

 

    Les deux plans larges sont eux-mêmes deux détails à l’intérieur de l’architecture des deux films, deux petits récits anamorphosés de l’ensemble. Ils portent la marque du style des cinéastes, que ce soit de la fiction ou des images d’archives, et en ce sens, révèlent la main des auteurs.

Martin Drouot

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