DIRTY PRETTY THINGS

Etats-Unis, G.-B. 2002. 1h47. Prod: Robert Jones, Tracey Seaward. Réal: Stephen Frears. Sc: Steven Knight. Im: Chris Menges. Mont: Mick Audsley. Mus: Anne Dudley. Avec: Audrey Tautou, Chiwetel Ejiofor, Sergi Lopez, Sophie Okonedo.

 Filmé en Angleterre, tournant autour d’un groupe de personnages émigrés, marginaux, Dirty Pretty things semble un retour aux sources pour un Stephen Frears longtemps parti aux Etats-Unis. Mais Frears ne fait pas abstraction de son expérience hollywoodienne et son dernier opus a tout du thriller (trop) bien ficelé.

Dirty Pretty Things est « un film bien » : bien éclairé, bien écrit, bien joué, bien sous tous rapports. Un film efficace qui rend bien la sensation d'enfermement des immigrés et il n’est jamais ennuyeux – ce qui est une grande qualité de nos jours. Reste que cette efficacité cinématographique contamine également un scénario qui en devient quelque peu manichéen. Les victimes : les immigrés, les prostituées, les pauvres, en un mot les exploités. Les méchants : les exploitants, ceux qui vendent des reins, ceux qui dirigent des hôtels - même si eux aussi ont été jadis émigrés. De cette évidence binaire, le film ne se démarque jamais. Il simule un déplacement un instant quand la gentille prostituée dit à la vierge violée qu'elles forment un joli couple- la vierge et la putain. Le film avance sur des certitudes martelées de scène en scène. Les deux patrons de la pauvre Audrey Tautou (l'immigrée turque, la fameuse vierge) abusent d'elle. Les deux policiers du service d'immigration la cherchent partout : chez elle, à l'hôtel puis à l'entrepôt où elle travaille (elle a l'interdiction de travailler : quel système injuste). Cela donne une scène absurde quand les deux hommes se présentent à l'entrepôt et la cherchent, précisément elle et personne d'autre, alors que des centaines de clandestins viennent visiblement de quitter les lieux à l'annonce de leur arrivée.

Mais le héros, ce n'est pas la petite Turque, c'est l'autre, le Nigérian. Il est parfait, cet homme : il aide la jeune femme, rend divers services, ne dort pas pour faire trois métiers à la fois, et il est brillant - il a été médecin avant de s'enfuir pour des raisons politiques. C'est un Juste, un Pur, qui défend partout le Bien.

Pourquoi pas. Le problème est ailleurs, pas dans le propos tenu, mais dans une vision du cinéma et du monde. Ce qu'il y avait de beau dans le cinéma de Frears, c'est qu'il partait d'un principe dramaturgique fort et qu'il déployait son regard tout autour. Ce n'est pas le principe qui faisait histoire : les personnages qui croyaient à ce principe la construisaient devant nos yeux. Le héros de My Beautiful Launderette mettait toute sa vie dans sa belle laverie automatique. Ce n'était ni bien ni mal, Frears observait simplement son rêve et ses applications ambiguës – autour, donc. The Snapper, c'était une jeune fille enceinte : toute la famille, toute la ville, voulait savoir qui était le père mais pour le spectateur l'important n'était pas là (question bien théorique) mais dans ce que faisaient les personnages autour de la fille (question très concrète).

Le cinéaste filme ici ses personnages dans une surabondance de gros plans, surtout Chiwetel Ejiofor. Lui comme Audrey Tautou sont très bien c'est juste qu'on garde du film l'image répétée de leurs yeux émus. Frears filme en empathie avec ses personnages : il lâche rarement son héros, mais le filmer de près, ou dans des lieux indéterminés voire symboliques (l'aéroport, la morgue), est une autre manière de ne pas filmer autour.

Au fond, la déception du film, c'est le choix de cinéaste de Frears. En filmant ses personnages avec une telle adéquation, Frears perd son regard propre, celui, tranchant, de ses meilleurs films, plein de compassion (comme ici) et de liberté (ce qui manque tant ici). Dirty Pretty Things est un film étonnant pour un cinéaste qui s'est si peu encombré de la notion de joli allant même jusqu'à faire des films franchement sales. Ici le monde est sale et le film lisse. Une histoire se passe devant nos yeux, elle est filmée mais il n'y a rien d'autre que des yeux humides, des victimes et des coupables. Et faire un film, c'est toujours laisser un peu d'espace, une zone où tout n'est pas résolu, encore moins par avance. Dirty Pretty Things annonce la couleur dès son titre : les choses sont sales et les personnages doivent les rendre belles. Il y a juste la démonstration d'une histoire. On passe du cinéma à la sociologie. Frears nous montrait dans ses meilleurs films du cinéma et de la réalité, là il se contente de faire cinéma avec de la réalité, appauvrissant infiniment l'un comme l'autre.

Martin Drouot

A lire : "The complexities of cultural change : an interview with Stephen Frears" de Cynthia Lucia, Cineaste (New York), vol XXVIII n°4, Fall 2003.

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