|
|
||||||
|
Pourquoi pas. Le problème est ailleurs, pas dans le propos tenu, mais dans une vision du cinéma et du monde. Ce qu'il y avait de beau dans le cinéma de Frears, c'est qu'il partait d'un principe dramaturgique fort et qu'il déployait son regard tout autour. Ce n'est pas le principe qui faisait histoire : les personnages qui croyaient à ce principe la construisaient devant nos yeux. Le héros de My Beautiful Launderette mettait toute sa vie dans sa belle laverie automatique. Ce n'était ni bien ni mal, Frears observait simplement son rêve et ses applications ambiguës – autour, donc. The Snapper, c'était une jeune fille enceinte : toute la famille, toute la ville, voulait savoir qui était le père mais pour le spectateur l'important n'était pas là (question bien théorique) mais dans ce que faisaient les personnages autour de la fille (question très concrète). Le cinéaste filme ici ses personnages dans une surabondance de gros plans, surtout Chiwetel Ejiofor. Lui comme Audrey Tautou sont très bien c'est juste qu'on garde du film l'image répétée de leurs yeux émus. Frears filme en empathie avec ses personnages : il lâche rarement son héros, mais le filmer de près, ou dans des lieux indéterminés voire symboliques (l'aéroport, la morgue), est une autre manière de ne pas filmer autour. Au fond, la déception du film, c'est le choix de cinéaste de Frears. En filmant ses personnages avec une telle adéquation, Frears perd son regard propre, celui, tranchant, de ses meilleurs films, plein de compassion (comme ici) et de liberté (ce qui manque tant ici). Dirty Pretty Things est un film étonnant pour un cinéaste qui s'est si peu encombré de la notion de joli allant même jusqu'à faire des films franchement sales. Ici le monde est sale et le film lisse. Une histoire se passe devant nos yeux, elle est filmée mais il n'y a rien d'autre que des yeux humides, des victimes et des coupables. Et faire un film, c'est toujours laisser un peu d'espace, une zone où tout n'est pas résolu, encore moins par avance. Dirty Pretty Things annonce la couleur dès son titre : les choses sont sales et les personnages doivent les rendre belles. Il y a juste la démonstration d'une histoire. On passe du cinéma à la sociologie. Frears nous montrait dans ses meilleurs films du cinéma et de la réalité, là il se contente de faire cinéma avec de la réalité, appauvrissant infiniment l'un comme l'autre. Martin Drouot A lire : "The complexities of cultural change : an interview with Stephen Frears" de Cynthia Lucia, Cineaste (New York), vol XXVIII n°4, Fall 2003. Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |