DOGVILLE

Danois. 2003. 2h57. Prod : Wibeke Windelov. Réal&Sc : Lars von Trier. Phot Anthony Dod Mantle. Mont Molly Marlene Stensgard. Dec Peter Grant, Simone Grau. Son Kristian Eidnes Andersen. Cost Manon Rasmussen Mus (non orig.) David Bowie. Avec : Nicole Kidman, Paul Bettany, Patricia Clarkson, Ben Gazzara, Stellan Skarsgard, Chloë Sevigny, Lauren Bacall.

Lars Von Trier a toujours aimé innover, essayer en tout cas. C'est comme si à chaque nouveau film, il se lançait la mission de faire école, ce qu'il a très notoirement fait avec le Dogme et ses Idiots. Breaking the waves avait influencé plus d'un cinéaste (à commencer par Chéreau dans Ceux qui m'aiment prendront le train et Intimité). Le cinéaste danois avait voulu révolutionner la comédie musicale avec Dancer in the dark en hachant la danse, en faisant une chorégraphie de plans courts, bougés et laids. Après la profusion, l'ascétisme (car Lars Von Trier ne connaît pas le juste milieu), soit une structure théâtrale, un hangar, presque une scène. Le sol est noir, avec, tracées à la craie, les délimitations des maisons. Elles sont représentées par des objets simples, une chaise, une sonnerie, une bout de mur parfois. Le plus souvent les personnages frappent à une invisible porte, mais on entend bel et bien le bruit de la main sur la porte.

Au milieu de ce dispositif, de ce concept même (parce que Monsieur Lars Von Trier fait du cinéma conceptuel, en plus), des personnages, ou plutôt des idées de personnage, des stars plus ou moins hollywoodiennes (Lauren Bacall pour le plus, Ben Gazzara ou Chloé Sévigny pour le moins), sont là pour figurer un monde, une ville américaine comme les autres (c'est Dogville). Il y a la vieille voisine dure, l'aveugle, le conducteur de charrette, le jeune écrivain qui veut analyser la nature humaine et faire une "illustration" avec le village. Les personnages sont tous plus bas les uns que les autres (on est bien chez Lars Von Trier). Alors quand arrive la pauvre Grace, et avec un nom comme celui-là elle va forcément vivre un parcours christique, son intégration pose problème, surtout qu'elle est recherchée par de mystérieux gangsters (tout aussi mauvais que les habitants du village). Elle paye le simple fait d'être cachée dans ce village d'abord en services, puis de son corps. Au bout du dixième viol, elle garde sa sérénité : c'est la nature humaine, alors elle pardonne. Un tout petit peu agaçant. Les personnages de Lars Von Trier ont toujours cet aspect naïf à la limite de la bêtise. La bonté et la bêtise, cela n'a pourtant rien à voir.

Car, au fond, Lars Von Trier a beau jouer avec les formes, il raconte depuis quatre films la même histoire, celle d'une femme, bonne, désespérément bonne, qui subit les pires atrocités. Il a beau vouloir simuler la distance avec un dispositif qui n'a pas vraiment d'intérêt, à part celui de sa naïveté - au moins égale à celle du personnage - il est en plein dans l'empathie, avec Grace et avec le spectateur. La voix off se charge d'ajouter ironie et cynisme là où on pourrait penser que le cinéaste s'abaisse au niveau de ses imbéciles de personnages. La caméra furète sur les visages en zooms de plus en plus affreux, la lumière est jaune sale. Le monde selon Lars Von Trier est dégueulasse, est-ce une raison pour faire un film qui le soit aussi ? Le montage appuie à coups de jumping-cuts incessants le poids de la douleur sur le visage de Grace, le poids de l'immondice sur celui des autres. Un tout petit peu indigeste.

Le moindre sentiment un peu subtil est écrasé par Lars Von Trier, souligné à la massue. Grace doit se faire aimer en aidant les autres. Elle les aide et elle a un objectif. Lars Von Trier laisse-t-il cette ambiguïté ? Non, bien sûr, Grace répète trois fois que, quand même, elle aide les autres mais c'est pour elle en fait et que comme elle est très très bonne, cela la gêne un peu. Quant à l'écrivain (double du cinéaste ?), il donne les clefs du film, faire une "illustration", quelque chose de didactique, de symbolique donc, ce qu'est le film de toute évidence - une parabole, retour vers le père compris. A un moment, l'écrivain dit même qu'il ne veut pas raconter quelque chose qui se passerait dans le village précisément mais qui serait "universel", soit exactement comme le village dans le film qui est représenté comme une carte, des traces au sol, et qui échappe au réel pour viser l'universel.

Si on ajoute que Lars Von Trier veut faire du cinéma total (cinéma, théâtre et littérature avec une construction en chapitres), on voit bien que le film est d'une infinie prétention. Chaque plan tremblant, décadré, veut échapper à l'académisme alors même que Lars Von Trier crée le sien propre, une forme vide qui regarde - mal, ô combien ! - des personnages en les jugeant. C'est tout le contraire d'un cinéma humaniste.

Le côté explicatif et prétentieux de Dogville n'est rien face à sa morale qui déploie des trésors d'artifices, de la mièvrerie à la représentation de l'horreur, pour justifier l'acte criminel de Lars, pardon, de Grace. Le cinéaste a toujours été manipulateur mais avec Dancer in the Dark et Dogville il atteint les limites de son cinéma émotionnellement fasciste. Les ficelles de l'histoire, comme de la forme qui lui est arbitrairement associée, sont des câbles, et il est impossible d'adhérer à la quête des personnages, du personnage plutôt. Le choix est simple chez Lars Von Trier, le Bien (avec un grand B, forcément avec un grand B) ou le Mal (avec un grand M, forcément avec un grand M), Grace ou le village de chiens (Dogville). A aucun moment l'héroïne ne résiste, elle accepte son sacrifice, les viols à répétition, les fausses accusations, l'insupportable. A aucun moment, elle ne se plaint. On l'accuse de briser une famille en couchant avec le mari. Va-t-elle dire qu'il la viole ? Non, elle se tait… Il n'y a rien de plus révoltant au cinéma - et dans la vie - que l'injustice, et Lars Von Trier ne le sait que trop bien puisqu'il en use à chaque rebondissement pour faire frémir le spectateur, mais il use de la même injustice envers ses personnages et finalement avec le spectateur que les mauvaises gens de ses films avec les pures héroïnes. Quand l'héroïne résiste, c'est presque pire, tant cette résistance est un artifice, presque une chute, et un moyen de la faire basculer dans la bassesse générale. Et la pauvre Nicole Kidman ? Dans la première partie du film, on la regarde fasciné : comment une actrice peut-elle subir cela et rester aussi belle, aussi juste, et puis, la logique s'éloignant, elle devient fausse, jusqu'à ne pas savoir comment jouer le revirement de la fin. Le vrai miracle du film, c'est d'avoir réussi à la rendre - presque - mauvaise.

Dogville est sur-expliqué dans ses dialogues, prisonnier de sa sur-forme, dépassé par un récit de tournage secret adéquat au film, et bien sûr, il est sur-médiatisé. Lars Von Trier ne fait pas vraiment des films, il fait des sur-films, sortes de publicités à la gloire d'un nom, le sien ; il lance une marque, une série : Dogville fera malheureusement partie d'une trilogie, The Kingdom comptait huit épisodes, et il y a eu la trilogie Boucle d'or (Breaking / Les Idiots / Dancer). Il y a la masse des films, plus ou moins bons, plus ou moins films, il y a les films, rares, qui nous bouleversent intimement et nous suivent toute notre vie, et il y a les autres, plus rares encore peut-être, qui nous répugnent, qui salissent notre regard de spectateur. Dogville fait partie de cette dernière catégorie, et c'est bien là son seul mérite, de nous rappeler que le cinéma est un art et que, comme tout art, il est affaire de morale.

Martin Drouot

Lire aussi notre critique de Dancer in the Dark (du même réalisateur).

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