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Le moindre sentiment un peu subtil est écrasé par Lars Von Trier, souligné à la massue. Grace doit se faire aimer en aidant les autres. Elle les aide et elle a un objectif. Lars Von Trier laisse-t-il cette ambiguïté ? Non, bien sûr, Grace répète trois fois que, quand même, elle aide les autres mais c'est pour elle en fait et que comme elle est très très bonne, cela la gêne un peu. Quant à l'écrivain (double du cinéaste ?), il donne les clefs du film, faire une "illustration", quelque chose de didactique, de symbolique donc, ce qu'est le film de toute évidence - une parabole, retour vers le père compris. A un moment, l'écrivain dit même qu'il ne veut pas raconter quelque chose qui se passerait dans le village précisément mais qui serait "universel", soit exactement comme le village dans le film qui est représenté comme une carte, des traces au sol, et qui échappe au réel pour viser l'universel. Si on ajoute que Lars Von Trier veut faire du cinéma total (cinéma, théâtre et littérature avec une construction en chapitres), on voit bien que le film est d'une infinie prétention. Chaque plan tremblant, décadré, veut échapper à l'académisme alors même que Lars Von Trier crée le sien propre, une forme vide qui regarde - mal, ô combien ! - des personnages en les jugeant. C'est tout le contraire d'un cinéma humaniste. Le côté explicatif et prétentieux de Dogville n'est rien face à sa morale qui déploie des trésors d'artifices, de la mièvrerie à la représentation de l'horreur, pour justifier l'acte criminel de Lars, pardon, de Grace. Le cinéaste a toujours été manipulateur mais avec Dancer in the Dark et Dogville il atteint les limites de son cinéma émotionnellement fasciste. Les ficelles de l'histoire, comme de la forme qui lui est arbitrairement associée, sont des câbles, et il est impossible d'adhérer à la quête des personnages, du personnage plutôt. Le choix est simple chez Lars Von Trier, le Bien (avec un grand B, forcément avec un grand B) ou le Mal (avec un grand M, forcément avec un grand M), Grace ou le village de chiens (Dogville). A aucun moment l'héroïne ne résiste, elle accepte son sacrifice, les viols à répétition, les fausses accusations, l'insupportable. A aucun moment, elle ne se plaint. On l'accuse de briser une famille en couchant avec le mari. Va-t-elle dire qu'il la viole ? Non, elle se tait… Il n'y a rien de plus révoltant au cinéma - et dans la vie - que l'injustice, et Lars Von Trier ne le sait que trop bien puisqu'il en use à chaque rebondissement pour faire frémir le spectateur, mais il use de la même injustice envers ses personnages et finalement avec le spectateur que les mauvaises gens de ses films avec les pures héroïnes. Quand l'héroïne résiste, c'est presque pire, tant cette résistance est un artifice, presque une chute, et un moyen de la faire basculer dans la bassesse générale. Et la pauvre Nicole Kidman ? Dans la première partie du film, on la regarde fasciné : comment une actrice peut-elle subir cela et rester aussi belle, aussi juste, et puis, la logique s'éloignant, elle devient fausse, jusqu'à ne pas savoir comment jouer le revirement de la fin. Le vrai miracle du film, c'est d'avoir réussi à la rendre - presque - mauvaise. Dogville est sur-expliqué dans ses dialogues, prisonnier de sa sur-forme, dépassé par un récit de tournage secret adéquat au film, et bien sûr, il est sur-médiatisé. Lars Von Trier ne fait pas vraiment des films, il fait des sur-films, sortes de publicités à la gloire d'un nom, le sien ; il lance une marque, une série : Dogville fera malheureusement partie d'une trilogie, The Kingdom comptait huit épisodes, et il y a eu la trilogie Boucle d'or (Breaking / Les Idiots / Dancer). Il y a la masse des films, plus ou moins bons, plus ou moins films, il y a les films, rares, qui nous bouleversent intimement et nous suivent toute notre vie, et il y a les autres, plus rares encore peut-être, qui nous répugnent, qui salissent notre regard de spectateur. Dogville fait partie de cette dernière catégorie, et c'est bien là son seul mérite, de nous rappeler que le cinéma est un art et que, comme tout art, il est affaire de morale. Martin Drouot Lire aussi notre critique de Dancer in the Dark (du même réalisateur). Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |