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Tous les critiques parmi lesquels les femmes brillent par leur absence, à part Claude-Marie Trémois évoquée deux fois prennent ici leur cinéphilie très au sérieux, y compris François Forestier, qui signe au Nouvel Observateur des papiers iconoclastes et des livres à la gloire des navets du cinéma mais apparaît ici comme un.. anar plutôt de droite, et Gérard Lenne, qui se déclare le précurseur de létude universitaire sur le genre fantastique et sur le gore. Comme Jean-François Houben les interroge selon une série de questions plus ou moins semblables, la petite histoire de lenfant, puis de ladolescent, cinéphile finit par prendre, de curiosité biographique, une certaine épaisseur historique. Cela dit, il est intéressant de noter que nombreux sont ceux qui proviennent dun milieu catholique et ont connu leurs premières amours cinématographiques en cachette. Autre point commun: un intérêt partagé pour le cinéma américain, découvert précisément dans les années 50 (1959, année géniale selon Dominique Rabourdin, initié au cinéma américain par son condisciple Patrick Brion). Si la répétition peut finir par lasser, entretien après entretien, elle permet de sapercevoir que dans une même génération, le petit jeu des films préférés tourne autour des mêmes uvres, peut-être parce que les bobines étaient montrées à ce moment-là dans le réseau des ciné-clubs (alors fédérés au niveau national et pourvus de bulletins) ou à la cinémathèque, rue dUlm. En dautres termes, la disponibilité des films a formé une génération dont la culture cinématographique demeure assez homogène, tandis que lexistence de la vidéo et du DVD élargit le corpus et le constitue comme presque uniquement individuel. Parmi les films souvent cités comme films de chevet, on trouve les uvres de Mizoguchi, Les Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang, La Règle du jeu bien entendu, Sueurs froides, La Nuit du chasseur, mais aussi La Mort aux trousses et Le Mépris. Les films plus récents sont moins cités, mis à part David Lynch, généralement loué, et Hou Hsiao-hsien, reconnu comme un maître. Cependant, il faut souligner quune nostalgie certaine imprègne les propos de tous, même de ceux qui ne souhaitent pas donner une image ancienne de leur cinéphilie; plus la peine aujourdhui daller tout voir; et Dominique Rabourdin, désormais réalisateur télé (Océaniques sur FR3, Métropolis sur Arte), estime quune trentaine de films par an, ce devrait être suffisant. Rien à voir avec les cinq films par semaine que tous décomptent pendant leurs années dadolescence! La boulimie dalors ne les empêche pas de recommander pourtant une ouverture aux autres arts et à la culture (y compris la politique) en général, comme le martèle Michel Ciment. Malgré la volonté de certains de demeurer ouverts jusquau consensus (comme Jean-Michel Frodon, le plus jeune critique interrogé), quelques polémiques affleurent. Il sagit surtout de réévaluations (Resnais jugé ennuyeux et même pour certains ridicule, de même quAntonioni), ou de réflexions plus générales sur la disparition dun certain type de cinéphilie (celle des happy few en somme) et la déploration dune critique devenue trop subjective (Michel Chion sen prend violemment à linfluence de Roland Barthes, dabord dogmatique et moralisante, puis subjective à outrance). Seul Dominique Païni enterre sans regrets une génération en accueillant une jeune critique très documentée, douée pour la philologie et larchivage. Mais il pense ici sans doute plutôt aux étudiants et aux chercheurs quaux critiques proprement dits. La figure de proue des Feux croisés sur la critique est (toujours) André Bazin, invoqué par presque tous comme lecture première (chronologiquement) autant que primordiale. Lentretien avec Henri Agel (né en 1913, ancien enseignant au lycée Voltaire dans la classe de préparation à lIDHEC et auteur de livres sur le cinéma et le sacré) qui ouvre le livre est emblématique de cette influence majeure, devenue presque mythique. Mais lexamen des films cités ne correspond pas forcément à une vision bazinienne du cinéma comme trace du réel ainsi révélé. Bazin fonctionne donc au moins autant comme une référence éthique que réellement intellectuelle et critique. On lira donc avec intérêt pour le dialogue implicite qui sy joue entre différents médias (radio et presse pour Michel Boujut, télévision pour Patrick Brion, programmateur à France 3). On y déplore cependant labsence de certains critiques (par exemple dune génération post-baby-boom, ou de revues de cinéma plus spécialisées comme Vertigo) ainsi que celle dun index, ou de réflexions sur le développement des sites et pages Web consacrés à la critique. Charlotte Garson Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |