LE FLOU
Etymologiquement, le flou, c’est ce qui est fatigué. Quand l’œil est fatigué, il voit flou. Au cinéma, l’assistant opérateur fait le point sur un élément, un visage, ou un objet ; un plan flou est souvent une erreur technique. Le cinéma choisit sur quoi ou sur qui le net est fait. C’est un vrai choix de mise en scène, qui varie selon la focale (le point de vue écrasant donne une surface de netteté plus importante), selon la lumière (plus il y a de lumière, plus la surface de netteté est importante dans l’image). Si ce qui est net définit le point de vue du cinéaste sur le plan, quel est le point de vue qu’il exprime dans le plan flou ?
Poésie originelle du flou
Dans le film muet, de nombreux plans sont volontairement flous, en particulier les gros plans d’actrice, par exemple dans les films de Naruse. C’est un effet poétique : au moment où le personnage est dans un état de trouble, presque par jeu de mot, le visage aussi devient trouble, créant un halo magnifiant. Le flou a alors un sens iconique, sortant le visage du réel du film pour en faire un écusson. Le flou correspond ici a un art de l’impressionnisme, contemporain de la naissance du cinéma. Il faut être Woody Allen pour en trouver une utilisation moderne et comique, avec le personnage de Robin Williams, qui est flou dans Harry dans tous ses états : on retrouve le sens d’origine du personnage troublé, et donc vu trouble.
Le flou comme passage
Tout film a des fractions de secondes floues au moment où un personnage sort du champ, ou au moment où le point passe d’un personnage à un autre. Le champ déserté par le personnage pour faire raccord avec le plan suivant n’est pas « pointé », rendu net, par l’assistant opérateur : il tient lieu d’ellipse. Le flou devient alors un moment où le temps se délite dans l’image, une seconde devient un trajet, une journée, ou plus… Dans Gerry de Gus Van Sant, les deux personnages marchent et sortent du cadre, la caméra reste quelques secondes sur le plan vide et flou, jusqu’au prochain cadre où l’on retrouve les personnages nets. Entre temps, les deux personnages ont poursuivi leur marche.
Dans ce même film, le passage du point de visage à visage est particulièrement remarquable, et étant donné le vide qui les entoure, c’est quasiment le sujet du film. C’est par exemple le long travelling en gros plan sur les deux personnages marchant de profil. Le visage de l’un est net au premier plan, celui de l’autre flou au second, et puis l’inverse, marquant un rapport de force fluctuant. A un moment le visage de Casey Affleck flou recouvre celui de Matt Damon, il n’y a plus aucune netteté dans l’image, ce qui renforce la superposition des personnages, leur identité, et aussi l’impression de dissolution des personnages dans le paysage, le désert qui par sa matière même est flou.
Le flou comme net point de vue
Le flou en voilant l’objet du regard, le révèle d’autant plus. Dans les images télévisuelles où les visages sont « floutés », l’attention sur les visages en question est d’autant plus grande qu’ils sont interdits. On ne voit pas la personne, on voit le flou, et donc l’intention de cacher.
Dans Gerry encore, une scène de mirage utilise le flou comme tension dramatique : le corps net de Casey Affleck est en amorce de dos, à côté de celui de Matt Damon, croit-on, et au loin s’avance un autre corps, flou celui-là. C’est ce troisième corps qui fait fiction dans le plan, en s’approchant, il devient net. Le moment du flou est un vertige pour le spectateur, une confrontation entre le mirage d’Affleck (faux corps de Damon à côté de lui : il parle donc seul) et le réel (le corps de Damon qui revient). Loin d’être un effet gratuit, le flou donne un point de vue sur le plan et nous fait entrer dans la folie d’Affleck : le moment où il devient fou est celui où il cesse de voir net.
Le flou, derrière son apparente désinvolture, n’est pas l’évidence. Il peut être aussi bien invisible, que trop visible. Il est ce que le spectateur voit sans voir : le flou dirige son regard vers un point. Imaginons un instant un plan où tout serait net, ce serait un plan sans point de vue, indéchiffrable. Le flou est donc ce qui réunit dans un même regard le cinéaste et le spectateur ; il empêche l’œil de se fatiguer.
Martin Drouot
Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés.