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GERRY

Etats-Unis. 2002. 1h43. Prod : Dany Wolf. Réal : Gus Van Sant. Sc : Matt
Damon, Casey Affleck, Gus Van Sant. Im : Harris Savides. Mus : Arvo Pärt.
Mix: Felix Andrew. Avec : Casey Affleck, Matt Damon.
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Le désert.
Comme un lieu où tout serait possible, où chaque pas, chaque plan, serait à
réinventer. Le désert, vieux mythe du cinéma, est identifié comme un espace
fictionnel inépuisable : deux hommes dans un désert, c’est la rivalité
virile du western, un homme et une femme, c’est l’incommunicabilité des
films d’Antonioni, un homme seul, c’est le chemin de croix d’un Pasolini.
Gerry perce une trouée entre ces espaces fictionnels, avec l’histoire, le
reliquat d’histoire plutôt, de deux hommes qui se perdent dans le désert,
Casey Affleck (bien meilleur que son frère, Ben) et Matt Damon.
Point de repère.
Dans le désert, la première chose qui se perd, c’est le repère. Damon
et Affleck grimpent sur des collines pour trouver un point, ils suivent
vainement des traces animales pour trouver de l’eau, ils cherchent une
ligne qui mettrait une limite, toujours repoussée. La caméra tourne autour
d’eux, uniques points d’un espace qui devient abstrait tant il est infini :
entre l’horizontal et le vertical, impossible de trouver le lieu juste,
celui d’où l’on peut voir. Alors on tourne. Comme le soleil : il pourrait
indiquer la direction, la ligne à suivre, mais quand les amis le désignent
(en haut), ils se mettent à dessiner au sol (en bas), et c’est les deux
visages perdus, divagants, qu’on voit en contre-plongée et au grand-angle,
écrasés par l’angoisse et la fatigue. Gus Van Sant prend la mesure entre
deux regards qui se trompent. Et c’est de cette erreur, de cette mauvaise
route suivie que naît le film ; sinon les deux amis resteraient dans leur
voiture, sinon ils resteraient sur le chemin des familles, comme dit Damon,
et alors il n’y aurait pas de film, pas avec ces deux-là qui deviennent des
personnages à la Beckett partis à la recherche de Godot (God/eau). Ils
savent où ils veulent aller (la route, l’eau, ailleurs), mais ils ne savent
pas où ils sont.
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Point de référence.
Quand ils parlent, ils ne sont pas plus avancés. Au contraire. Le référent
n’est pas seulement ce point d’où l’on voit, c’est aussi ce lieu d’où l’on
parle. Or, ils n’ont pas de nom propre : ils s’appellent tous les deux
« Gerry », mot qui désigne aussi bien dans leur langage la « catastrophe »,
un verbe comme « merder », et eux-mêmes, donc. Or, quelque chose qui n’a
pas de nom ne peut accéder au savoir et reste perdu dans un désert du sens.
« Gerry », le mot, comme les personnages, et comme le film, tourne sur
lui-même parce qu'un chaînon est manquant. Le référent, le lien logique
entre les mots et les choses, est bel et bien perdu. Ils ne peuvent plus
communiquer. Ils peuvent parler, mais toujours à perte puisque les mots
n’ont plus de correspondance dans cet espace-là. Les scènes se jouent dans
le silence (le pur bruit des pas), ou autour de dialogues répétitifs,
obscurs. Il y a deux discussions dans tout le film, qui sont en fait deux
soliloques, le premier de Damon sur un jeu télévisé[1], le deuxième d’Affleck
sur un jeu vidéo. Il ne dira jamais qu’il s’agit d’un jeu vidéo : on est en
plein dans un degré second, autre, il n’y a plus de premier degré (de
modèle, au sens platonicien). Affleck décrit une conquête de territoire,
cite Thèbes, Knossos, sans penser leur référent réel, les villes,
exactement comme Damon parlant d’une télévision qui a pris la place du
réel.
De la distance entre deux corps.
S’il n’y a plus de réel, s’il n’y a plus de ligne, que reste-t-il ? Le
désert et deux corps : deux formes sur des couleurs. Gerry est l’histoire
de ces deux corps, de leur sensation, de leur abstraction dans le désert.
Il n’y a qu’eux dans le film, qu’eux et deux familles, l’une floue au début
du film, l’autre, nette à la fin. Entre ces deux pôles, les possibles
s’ouvrent et Gus Van Sant s’ingénie à varier le mystère entre les deux
hommes. Toutes les fictions sont déclinées. Les deux « gerry » sont tour à
tour frères (Abel et Caïn), rivaux, amis, amants symboliques. La ligne du
fort et du faible est présente sans qu’on puisse jamais savoir qui décide.
Plus le film avance, plus leur relation touche à l’essence. Les mots creux
disparaissent et laissent place à une relation muette, indéfinissable,
parce que proche de la pulsion, là où l’acte meurtrier pourrait tout aussi
bien être amoureux. Les deux visages se superposent et s’effacent l’un
l’autre le temps d’une marche en gros plan. Les plans larges observent l’un
marcher d’un côté du cadre puis attendent un peu l’autre. On se souvient
alors du corps d’Affleck, porté comme par magie en haut d’un rocher, et de
Damon en bas qui tentait de lui faire un matelas de sable, dérisoire et
touchant de maladresse. On se souvient aussi des deux corps côté à côte
dans la voiture au début, unis. Il y avait la musique d’Arvö Part, la
voiture s’approchait de la caméra, s’éloignait, s’approchait à nouveau. Il
y avait du lyrisme dans ce rien, dans cette route.
Comme dans Elephant, le lien de causalité est rompu donnant un sentiment
d’indéfinissable. Pour justifier un massacre, Gus Van Sant ne donne pas de
raisons, il multiplie les plans qui auraient pu être des justifications
(les jeux vidéos, les armes, la télé, les parents, les nuages…), les
rendant stériles. Dans Gerry, chaque plan est l’attente de quelque chose de
nouveau, d’autre, qui ne viendrait peut-être pas. La psychologie n’est plus
suffisante pour expliquer un massacre, un meurtre, une amitié, une marche,…
Mais le cinéma lui peut exprimer l’indicible. Gus Van Sant fait partager au
spectateur sa foi dans le cinéma, dans ses moyens d’évocation. Gerry, film
brut et presque simple pourtant, permettrait alors des centaines
d’hypothèses, et les dépasserait toutes pour garder son mystère. Gus Van
Sant regarde ses acteurs marcher, marcher et encore marcher, comme pour
expérimenter le cinéma lui-même, comme pour voir lui aussi ailleurs, loin
du cinéma des familles, loin des règles, comme pour tracer les contours
d’un lieu, d’un désert, où le cinéma deviendrait musique.
[1] Le jeu télévisé en question est vide de sens pour le personnage
puisqu’il livre son récit avant d’être perdu. Néanmoins, comme il s’agit de
la version américaine de la Roue de la fortune, cette référence lance le
motif du hasard et la figure du cercle. Damon cite ce jeu pour se moquer
d’un candidat qui est dans l’impossibilité de trouver une expression,
annonçant le silence des deux Gerry face aux choses.
Martin Drouot
Sur le même film lire aussi ce
rebond.
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