| |
|
GERRY
Sur le même film lire aussi la
critique de Martin Drouot.

Etats-Unis. 2002. 1h43. Prod : Dany Wolf. Réal : Gus Van Sant. Sc : Matt
Damon, Casey Affleck, Gus Van Sant. Im : Harris Savides. Mus : Arvo Pärt.
Mix: Felix Andrew. Avec : Casey Affleck, Matt Damon.
 |
Charlotte
Garson écrivit il y a quelques mois à propos de "Syriana": "Le cinéma ne se
serait donc pas tout à fait mondialisé sur un schéma made in USA ;
paradoxalement, le 11 septembre aura conféré une pondération nouvelle aux
fictions américaines, creusant ainsi le fossé entre une Amérique qui
raconte et incarne avec une gourmandise peut-être désuète, et un cinéma
eurasiatique passé du côté de l'intime." ("Tempête à Washington et Dubaï",
CDC n°609) Il est un metteur en scène "américain" qui, concurrençant
l'intimisme du cinéma eurasiatique, fut l'auteur d'une remarquable trilogie
adolescente, et dont l'un des derniers films peut évoquer certaines images
de "Syriana".
Il s'agit de l'inestimable Gus Van Sant qui suit avec sa caméra (pas encore
digitale) les amis Matt Damon et Casey Affleck errants, perdus dans le
désert américain, dans le premier film de son triptyque adolescent :
"Gerry" (2002). Dans le film de Gus Van Sant comme dans celui de Stephen
Gaghan, la présence d'un même acteur, Matt Damon. Ado un peu paumé dans
"Gerry", à peine quatre années plus tard, adulte dans la vie active avec
petite famille dans "Syriana". Et, les deux fois, la présence de l'acteur
dans le désert, mû par des motifs bien différents.
|
Chez GVS, les Gerry "jouent" sur leur propre terrain,
le désert américain quelque part au milieu des rocheuses. L'intimité est
déjà là dans cette perdition à domicile. En effet, quelques kilomètres
seulement à parcourir de chez eux et ils y sont, dans ce désert qui leur
semble si proche (inutile de s'équiper d'une carte pour l'aborder) mais qui
sera cet espace qui engloutit les esprits et les corps à mesure qu'ils s'y
enfoncent. Pour tenter de s'en sortir, les deux jeunes hommes fraîchement
paumés appliquent les règles qu'ils peuvent. Celles par exemples apprises
sur le tas dans leurs jeux vidéos de réflexion. Abandonnés à eux-mêmes dans
l'immensité du désert, les deux personnages sont appelés à reproduire les
actions qui se déroulaient, sous leur contrôle, dans le petit cadre de leur
écran de télévision domestique. Mais voilà, hors de ce cadre, rien ne
fonctionne comme espéré et le désert exténue les deux "Gerry" jusqu'à ce
que l'un d'eux (Matt Damon) apporte l'étreinte intime, fatale au second. Le
premier, après une courte marche, finira par sortir du désert et sera
ramené dans une voiture qui passait sur une nationale pas si lointaine
tandis que le second restera ad vitam aeternam dans le désert. Le dernier
plan du film nous montre Matt Damon, assis sur la banquette arrière de la
voiture, scrutant longuement et mystérieusement le désert par la fenêtre.
Dans l'une des dernières scènes de "Syriana", le désert qui se trouve sur
le territoire d'un émirat du Golfe est aussi le lieu pour ceux qui s'y
trouvent d'une tragique mésaventure. C'est ici que fondra, le moment voulu,
un missile piloté à distance par les américains sur la caravane de grosses
voitures véhiculant un jeune Prince jugé gênant pour les intérêts des
Etats-Unis. A nouveau le désert comme "terrain de jeu". Toujours de la
stratégie, mais cette fois-ci à grande échelle. L'exécution du Prince
évoquerait plutôt le jeu d'échec si cette séquence du désert n'était pas
découpée par plusieurs plans montrant le QG américain où se prépare le
lancé de la bombe aérienne qui nous ramènent au jeu vidéo. Plusieurs fois
nous voyons le désert à travers un petit écran de contrôle de l'armée avec
viseur incorporé. Derrière cet écran un militaire qui dirige une manette
pour orienter le viseur et attend le feu vert d'hommes placés derrière lui
pour appuyer sur le bouton qui déclenchera le missile meurtrier sur sa
cible. Cette plongée dans le QG de l'armée, reproduisant sans aucun doute
de façon très réaliste le théâtre des opérations d'une telle attaque
téléguidée, restitue bien la facilité désarmante avec laquelle l'armée peut
frapper très précisément avec un missile tombé du ciel dans la quiétude du
désert qui dissimule l'acte. A ce petit jeu-là, les chances de perdre sont
terriblement, scandaleusement nulles pour celui qui joue (des vies).
L'arrivée impromptue de George Clooney est certes un grain de sable mais
qu'est ce qu'un grain de sable dans le désert ? Rien. Ainsi il ne peut
empêcher le drame de se produire, pire il est soufflé par l'explosion avec
l'émir. Bryan Woodman (Matt Damon), conseillé en ressources énergétiques du
fameux émir, se trouve dans l'un des véhicules voisins et restera sonné,
blessé, par l'intensité de l'explosion qui parvient à détruire sa cible.
Ces images du personnage hébété, spectateur d'une explosion violente et
soudaine, sont toujours et encore celles du 11 septembre (on les a retrouvé
dernièrement dans bien des films américains). Le dernier plan de la scène
nous montre Woodman qui quitte la route, s'en allant à pieds en titubant à
travers les dunes. On imagine alors son corps blessé se perdant dans
l'étendue de sable, déboussolé par l'évènement qui c'est produit sous ses
yeux. Au moment où Damon perd tous ses repères, son corps disparaît dans le
désert. On le retrouvera, un peu plus tard, lors d'une courte séquence de
retour au foyer auprès de sa famille en Suisse.
Le désert paraît donc être le lieu propice au basculement du cinéma de
l'intime dans celui dit des "grands sujets". En son sein, à l'écart du
monde, peuvent se produire, tout aussi secrètement et obscurément, les
crimes commis pour raisons géopolitiques ainsi que les crimes commis entre
amis inséparables, à bout de souffle. Il se trouve, certainement par
hasard, que l'acteur Matt Damon est une fois spectateur ("Syriana"), une
fois acteur ("Gerry") de cette propension qu'a le désert (dans le cinéma
américain de ces dernières années) à accueillir sur son sol les jeux
mortels d'hommes qui s'appliquent à le circonscrire dans le cadre d'un
petit écran.
Jean-Maurice Rocher
Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous
droits de reproduction même partiels réservés.
Réagir sur ce texte
|
|
|