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La beauté de ces trois plans narratifs tient moins dans les échos de lun à lautre (Chang Bi-yu est enceinte dans le film que A Ching, lactrice, tourne, et elle-même soupçonne une grossesse; Chang Bi-yu perd son mari qui ne sort pas vivant de prison, et A Ching, son amant ) que dans labsence totale de hiérarchie narrative entre eux. Cest pourquoi il faudrait corriger lexpression de film-dans-le-film employée plus haut, ainsi que celle de flash-back: les blocs narratifs, en un mouvement stylistique inouï, prennent une autonomie qui ne les empêche pourtant pas dinteragir lun sur lautre. Peu importe, alors, que ce soit le mystérieux voleur de journal intime qui rappelle à A Ching sa vie avec A Wei; une vie qui est elle-même jouée devant la glace (dans la première scène damour, A Ching ne peut détacher son regard de son propre corps); peu importe, aussi, que Good Men, Good Women ne soit "que" le titre du film que lactrice est en train de répéter et que cependant il donne son titre au film que nous sommes en train de regarder. Les trois temporalités sinterpénètrent également dans la bande-son, comme lorsque la voix de lamant mort demeure, comme fantomatique, sur les images suivantes du plan en Noir et Blanc du film en cours. Le film sur la vie de Chang Bi-yu est une réflexion de Hou Hsiao-hsien sur ses propres approches de "lévénement du 28 février" (1947), traumatisme majeur de la Taiwan des cinquante dernières années. Hou réécrit certaines scènes de La Cité des douleurs(1989) : par exemple, dans la prison, lappel des prisonniers un par un, soit pour leur libération, soit pour leur exécution (ils lignorent), rappelle celle des compagnons de cellule de "quatrième frère" dans le film de 1989. Dans Good Men Good Women, les fragments dHistoire laissent le cinéaste plus libre que dans un "film dépoque". On peut faire lhypothèse dune explication: Hou Hsiao-hsien ne sintéresse quassez peu à une cohésion narrative, à une logique des personnages (voir la confusion des liens de parenté dans La Cité des douleurs). LHistoire par morceaux, voilà donc qui donne libre cours à son sens de lellipse, et qui, peut-être, suggère quen dehors de ces bribes, toute fiction historique pourrait bien nêtre que remplissage. Cette structure triple ouvre nécessairement une sorte de dialogue avec un individu de lépoque contemporaine; que lactrice soit "dépassée" par les événements quelle joue dans le film, cest possible. Cependant, ce bloc de dix années entre 1940 et 1950 devient pour elle un "passé" de plus. Réitérés, les réveils difficiles de A Ching dans son appartement vide la montrent en effet prise entre deux passés, comme engourdie par deux rêves interminables. Cependant, peu à peu, elle semble "utiliser" le passé historique (lhistoire dune femme, de sa force, de sa résilience) pour parvenir à faire son deuil dA Wei. Sa prise de conscience culmine dans une scène de pleurs au téléphone, avec linconnu(e) silencieux au bout de fil, à qui elle sadresse comme sil était A Wei. Plus tard, on la voit jouer Chang Bi-yu pleurant son mari assassiné, brûlant du papier-fantôme, et si la scène est montrée cette fois en couleurs, cest peut-être parce que les larmes de lactrice sont les siennes propres, en un veuvage dont elle peut faire enfin son deuil. A la fin du film, la séquence inaugurale se répète, mais la chanson des Résistants prend son sens pour lactrice aussi, celui dun renouvellement, de la marche continuée après le temps des larmes. Charlotte Garson Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |