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LES HARMONIES
WERCKMEISTER (Werckmeister harmóniák)

Hongrie. 2000. Réal : Béla Tarr. Sc : Peter Dobai, Gyuri Dosa Kiss. Im :
Miklos Gurban. Mont : Agnes Hranitzky. Mus : Mihaly Vig. Avec : Lars
Rudolph, Peter Fitz, Hannah Schygulla.
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Béla
Tarr est un cinéaste hongrois qui a fait sept films depuis 1977. Les
Harmonies Werckmeister est son premier film à sortir en France. Béla Tarr
a d'abord réalisé des films proches du documentaire, à forte teneur sociale,
qui partagent quelque chose de brut, de violent avec les films de Cassavetes
ou de Fassbinder dont il a d'ailleurs repris l'égérie Hanna Schygulla pour
Les Harmonies. Sa deuxième période, dont ce film est le dernier joyau en
date, est plus aqueuse, plus esthétique, plus proche de Tarkovski. On
retrouve des motifs, la pluie, la brume, les chiens qui aboient dans la nuit,
quelque chose de profondément mélancolique, qui se joue dans la durée. Béla Tarr a réalisé un Macbeth en vidéo et en un seul plan, et un film
fleuve de 7 heures et demi, Satantango.
Les
Harmonies est donc son dernier film; et le tournage a été aussi
problématique que la distribution. C'est un film long, 2h25, mais on se dit,
quand il s'achève, "déjà" parce que c'est un film qui donne l'impression de
voir un monde en soi, un univers au bord du précipice. Il se construit devant
nos yeux au sein même du plan. Dans la première séquence des Harmonies,
au petit matin dans un bar délabré, un idiot dostoïveskien prend par la main
des ivrognes et leur dit "tu es le soleil, tu es la terre, tu es la lune". Il
les fait tourner sur eux-mêmes et les uns autour des autres jusqu'à obtenir
une éclipse. Le plan dure dix minutes. Leur mouvement chaotique d'ivrognes
devient peu à peu, avec la musique qui s'élève, une danse. Cela pourrait être
insupportable, mais non, quelque chose se passe, là, sur l'écran, devant nos
yeux, quelque chose d'inédit, le surgissement de la grâce.
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Le
questionnement du film est cette grâce qui passe par la musique de
Werckmeister qu'essaye en vain de retrouver Eszter, le musicien reconnu du
film. La grâce, c'est aussi l'innocence du messager, Valushka, considéré
comme l'idiot du village. Ou peut-être cette baleine morte étalée comme une
bête de foire au milieu de la place principale. La baleine est l'élément
étranger qui déclenche les haines et trouble le calme trompeur du village.
Valuskha est le seul à la regarder avec des yeux aimants. Les Harmonies
raconte le cheminement de ce personnage, qui fait l'expérience de l'horreur
en même tant que le spectateur. Béla Tarr filme ce qui reste de pureté dans
le monde, et sa destruction très actuelle par la masse embrigadée. L'horreur
s'arrête pourtant devant la vision de la vulnérabilité - un vieillard nu.
Après avoir vu ça, le regard de Valuskha ne sera plus jamais le même.
Ce qui
rend le film aussi proche, ce n'est pas tant sa réflexion politique, ni son
mysticisme physique, non, ce qui rend ce film aussi proche, c'est l'amour
immense de Béla Tarr pour ses pauvres, ses personnages paumés. Il retrouve au
sein de chacun ce qui le rend humain. Comme le suggère son noir et blanc
magique, le film cherche la lumière dans les Abymes de l'obscurité. Le
Prince, monstre à trois yeux, est représenté par son ombre. Valuskha suit le
chemin du soleil. Et le premier plan du film, avant même la séquence
métaphorique de l'éclipse, est celui d'un feu. Comme tous les grands films,
Les Harmonies est un film sur la lumière. Même si l'homme perd la
grâce, sombre dans la folie, il lui reste l'art - la musique de Werckmeister
pour Eszter, le cinéma pour le spectateur qui se risquera à aller voir ce
film sublime et bouleversant.
Martin Drouot
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