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L'INCONNU (THE
UNKNOWN)

MGM,
1927, USA. Réal. Tod Browning. Sc. Waldemar Young d’ap. une histoire de
Browning. Photo. Merritt Gerstad. Avec Lon Chaney (Alonzo), Norman Kerry
(Malabar), Joan Crawford (Nanon), Nick de Ruiz (Zanzi), John George (Cojo),
Frank Lanning (Costra).
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Dans l'une de ses multiples collaborations (de 1919 a 1929) avec le réalisateur
de Freaks, Lon Chaney, "l'homme aux mille visages", campe lhomme-sans-bras-lanceur-de-poignards dun cirque qui, amoureux de
la jeune Nanon, est prêt à tuer quiconque sinterpose. Chance pour lui : la
vierge seffarouche à la seule idée de voir des mains masculines se poser sur
elle
Il se pose donc en protecteur, dautant moins dangereux quil est,
lui, dépourvu de mains. Il nen égorgera pas moins le père de la belle (Zanzi,
Nick de Ruiz). Oui, égorgera : on aura compris quil a bien ses bras, mais
quil les cache à ses collègues, étant sans doute un malfaiteur recherché.
Cest dire : il a même (Browning raffole de ces ironies tératologiques) deux
pouces à la main gauche. Et ce nest là que le début de ce mélodrame plein de
rebondissements.
Un jeu entre surface et profondeur fait de ce
film le chef-duvre de Browning. Dune part, la surface dun décor
de carton pâte : lintrigue se passe à Madrid, donc chaque personnage, en bon
gitan de cirque, porte un foulard noué sur la tête ; chaque pas de Joan Crawford
est dansé, avec lallure crâne qui suggère un supposé folklore
madrilène. Le décor
et la vraisemblance, donc, font lobjet dune certaine nonchalance, que le
montage parfois expressionniste compense en insistant sur certains détails (la scène du
meurtre raté de Malabar bénéficie, grâce au montage, dun suspens
" physique " assez rare, combinaison dun crescendo dramatique -
pour la première fois, Nanon quitte sa passivité de jeune fille convoitée pour sauver
son amant : cest quelle a franchi le Rubicon et dune
symétrie photographique : Malabar est attaché, par chaque bras, à deux chevaux
blancs qui tirent chacun dun coté ).
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Quant à la
" profondeur " de ce film où tout est donc affaire de bras (outils de
toute appropriation et lieu d’abandon), elle tient dans l’ironie
proprement tragique (1) de son intrigue : Alonzo tente de faire écarteler son rival mais cest lui qui est
écartelé, mentalement au début, et littéralement vers la fin. La
" reconnaissance " (moment incontournable de la tragédie) se marque ici
par le rire, un rire proprement fou : celui, par exemple, du valet d’Alonzo,
Cojo, qui sesclaffe de le voir utiliser ses pieds en privé pour fumer, au lieu de
ses mains (déformation professionnelle sil en fut), donnant ainsi à son
maître lidée de sacrifier sa chair par amour. Celui, surtout, dAlonzo
lorsquil se rend compte que ce sacrifice aura été inutile : Nanon affirme ne
plus craindre les mains des hommes, et promène celles de Malabar sur son ventre, en
annonçant leurs noces prochaines.
Charlotte
Garson
(1) Deux références shakespeariennes viennent
à lesprit : lune implicite, Le Marchand de Venise, pièce dans
laquelle les dettes se payent en livres de chair (Tu as maigri, Alonzo
tu as
été malade ? Non, Nanon. Mais
jai perdu beaucoup de chair),
et lautre, explicitement citée par la présence dune affiche derrière
Alonzo, dans sa seconde tentative de meurtre : Othello. LInconnu
du titre, ce nest pas seulement le mystérieux Alonzo, mais aussi ce qui
lattend lorsquil choisit de se mutiler par amour, et ce que Nanon (petit
chaperon rouge grimée en gitane) craint et désire : létreinte dun
homme.
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