IVRE DE FEMMES ET DE PEINTURE (Chihwaseon)

Corée. 2002. Prod : Taehung Pictures. Réal&Sc : Im Kwon-Taek. Photo : Il-Sung Jung. Mont : Seon-deok Park. Mus : Young-dong Kim. Avec : Min-Shik Choi, Sung-ki Ahn (Maître Kim), You Ho-Jeong (Mae-Hyang).

"Il faut être toujours ivre, tout est là, de vin, de poésie ou de vertu qu'importe."  Baudelaire, Petits poèmes en prose.

Cette profession de foi du poète pourrait tout aussi bien être celle du peintre et servir d'exergue au 100e et très beau film de Im Kwon Taek. Ivre de femmes et de peinture est une fresque qui mêle l'historique, le biographique et l'artistique, de sorte qu’il allie finement les sphères de l'individu, de l'Histoire et à un niveau transhistorique, de la création artistique. Le réalisateur coréen noue habilement les trois autour du thème, littéral et symbolique et ô combien dynamique, de l'ivresse. L’ivresse permanente du personnage va de pair avec sa rage d’être pauvre et de devoir subir sa vie durant le mépris – ou, dans le meilleur des cas, le paternalisme, de la caste des nobles « propriétaires » du champ artistique – mais également avec le chaos dans lequel se retrouve plongée la Corée au cours de cette époque de fin de dynastie et d’ouverture indécise et violente au monde extérieur. Les problématiques artistiques et politiques entrent ainsi en résonance dans le récit. Le peintre, comme son pays, est pris entre l'imitation des anciens (les modèles chinois) et la recherche d’une voie qui lui serait propre en une constante remise en question douloureuse.

Parallèlement, on voit se succéder, sans toujours bien les comprendre, les putsch et prises de pouvoir successifs des révolutionnaires de tous bords. Cette ligne historique quelque peu confuse pour le spectateur occidental reste cependant au second plan. Le réalisateur a choisi un personnage qui ne fait pas l’histoire mais la traverse, la transperce de son pinceau, accédant à une vérité plus grande sur le rôle et les interrogations de l’artiste et la nature de l’art. Car au fond cette biographie fantasmatique (on ne sait presque rien du peintre dont la vie est ici réinventée) est une autobiographie déguisée. Les interrogations du peintre renvoient à la dialectique du réalisateur pris depuis toujours entre des films conventionnels de commande et une expression plus personnelle de son art. Artiste comme celui qui cherche en permanence sa voie, quête perpétuelle du renouveau.

 Il y a quelque chose d’inspiré dans la façon dont il filme cette histoire, quelque chose qui porte le spectateur de la première à la dernière image de l’ordre de la catégorie esthétique du sublime ; ont y sent passer les saisons et les ans dans des plans d’une beauté et d’une ampleur à couper le souffle. En s’impliquant de la sorte dans son film Im Kwom Taek apporte une réponse particulièrement touchante et réussie à l’éternelle question : comment faire un film sur l’art ? En en faisant une œuvre d’art.

Monique Pujol

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