"Il faut être toujours ivre,
tout est là, de vin, de poésie ou de vertu qu'importe."
Baudelaire,
Petits poèmes
en prose.
Cette profession de foi du
poète pourrait tout aussi bien être celle du peintre et servir d'exergue
au 100e et très beau film de Im Kwon
Taek. Ivre de femmes et de peinture est une fresque qui mêle
l'historique, le biographique et l'artistique, de sorte qu’il allie
finement les sphères de l'individu, de l'Histoire et à un niveau
transhistorique, de la création artistique. Le réalisateur coréen noue
habilement les trois autour du thème, littéral et symbolique et ô combien
dynamique, de l'ivresse. L’ivresse permanente du personnage va de pair
avec sa rage d’être pauvre et de devoir subir sa vie durant le mépris –
ou, dans le meilleur des cas, le paternalisme, de la caste des nobles
« propriétaires » du champ artistique – mais également avec le chaos dans
lequel se retrouve plongée la Corée au cours de cette époque de fin de
dynastie et d’ouverture indécise et violente au monde extérieur. Les
problématiques artistiques et politiques entrent ainsi en résonance dans
le récit. Le peintre, comme son pays, est pris entre l'imitation des
anciens (les modèles chinois) et la recherche d’une voie qui lui serait
propre en une constante remise en question douloureuse.
Parallèlement, on voit se
succéder, sans toujours bien les comprendre, les putsch et prises de
pouvoir successifs des révolutionnaires de tous bords. Cette ligne
historique quelque peu confuse pour le spectateur occidental reste
cependant au second plan. Le réalisateur a choisi un personnage qui ne
fait pas l’histoire mais la traverse, la transperce de son pinceau,
accédant à une vérité plus grande sur le rôle et les interrogations de
l’artiste et la nature de l’art. Car au fond cette biographie
fantasmatique (on ne sait presque rien du peintre dont la vie est ici
réinventée) est une autobiographie déguisée. Les interrogations du peintre
renvoient à la dialectique du réalisateur pris depuis toujours entre des
films conventionnels de commande et une expression plus personnelle de son
art. Artiste comme celui qui cherche en permanence sa voie, quête
perpétuelle du renouveau.