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La statue du
commandeur déboulonnée

&
Alfred
Hitchcock au travail, Bill Krohn. Editions cahiers
du cinéma, 1999, 287p. |
Bill Krohn signe là un livre à thèse. Il
s'atèle, et c'est une première, à la tâche d'ébranler la statue de commandeur
que le grand Hitch (et bon nombre de critiques à sa suite) s'est érigée. Ce
mythe, le prologue (significativement intitulé "Hitchcock cet inconnu")
commence par le récapituler : c'est celui d'un homme "obsédé du contrôle, qui
prévoyait minutieusement chaque plan de ses films et aimait à dire qu'une
fois son découpage technique terminé, la réalisation elle-même l'ennuyait".
Un homme qui déclarait à l'envi que les acteurs n'étaient que du "bétail",
qui honnissait l'improvisation et ne jurait que par les storyboards : un
anti-Renoir. Cette image par trop figée a fini par projeter une ombre
menaçante et si beaucoup de réalisateurs actuels disent admirer les films
d'Hitchcock, tous se défendent d'avoir recours à sa prétendue "méthode".
Loin des postulations théoriques fréquentes
en matière de réflexion cinématographique, B. Krohn s'est lancé dans un
véritable travail d'historien du cinéma, se plongeant dans les archives
personnelles du réalisateur : rapports de production, rapports-caméra, plans
de travail, budget, mémos, télégrammes, lettres, traitements et versions des
scénarios, croquis, storyboards, rapports de repérages et photos, notes aux
monteurs et aux compositeurs, etc… Ces documents confrontés aux souvenirs des
collaborateurs d'Hitchcock, fournissent une matière première d'une grande
richesse et font de ce livre une plongée fascinante dans l'univers de la
création où s'affrontent maîtrise et chaos, prévision et improvisation.
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B. Krohn s'attache plus précisément à 6 des
postulats du mythe qu’il démonte successivement :
- La transformation du scénario en « pellicule » comme activité "nécessaire
mais ennuyeuse, et jamais créatrice"
- "Tout est dans le découpage technique, même les angles de prise de vue"
- "Chaque angle, chaque mouvement de caméra a été prévu dans les storyboard"
- "Aucune place n'était laissée à l'improvisation"
- "Chaque film d'Hitchcock est engendré par une forme spécifique qui apparaît
souvent au générique"
- "Hitchcock ne filmait qu'en studio afin de contrôler le moindre détail et
de créer une vison stylisée du monde"
Krohn ne prétend pas imposer une théorie
globalisante sur Hitchcock, mais jeter un éclairage sur la fabrication de ses
films, sur la fabrication de tout film en tant qu’elle consiste avant tout en
un processus. Cette démarche réjouira les fanatiques d’Hitchcock (qui
apprendront mille détails sur leurs films favoris) comme elle devrait
intéresser tout amateur de cinéma désireux d’en connaître les arcanes.
Conformément à son ambition d’explorateur méthodique du cinéma
hitchcockien plutôt que de théoricien Krohn progresse chronologiquement,
s’attachant plus longuement à dix films « phares » : Cinquième colonne,
L’ombre d’un doute, Les enchaînés, L’inconnu du Nord-Express,
Fenêtre sur cour, L’homme qui en savait trop,
Sueurs froides,
La mort au trousses, Psychose et Les Oiseaux. L’ouvrage
est d’une très grande richesse iconographique qui mêle photos, dessins et
storyboards.Un sommaire et un index font cependant cruellement défaut pour se
retrouver dans cette somme aussi foisonnante que passionnante.
Monique Pujol
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