Objets
cinématographiques hybrides à mi-chemin entre documentaire et fiction, les
deux longs métrages de David Williams qui sortent enfin sur nos écrans
tirent leur force et leur originalité de l’association de personnages
réels (des « vraies personnes », les formidables Lillian Folley et Nina,
qu’on a automatiquement envie de connaître) et de techniques filmiques
quasi-expérimentales. Un cinéma réinventé à partir et autour de son sujet.
Lillian se
caractérise par une unité de temps (une journée) et de lieu (la maison de
Lillian) dont Lillian, personnage unique et fédérateur, est le socle. Tout
l’enjeu dramatique du film est dans la préservation de cette unité.
L’intérieur s’y oppose à l’extérieur et le présent est un esquif fragile
entre passé et futur.
A
l’intérieur de la maison il y a Lillian bien sûr (qui n’en sort jamais),
mère nourricière d’une nichée d’enfants orphelins et de vieux abandonnés,
qu’elle nourrit, blanchit et enveloppe de son flot de parole réparatrice.
C’est l’utopie d’une famille reconstruite sur les débris d’existences
gâchées, d’un petit monde sans laissés pour compte (ni les jeunes, ni les
vieux, ni les blancs, ni les noirs). Du dehors surgissent les assistantes
sociales qui ne veulent pas confier des enfants blancs à une femme noire,
des adultes qui laissent leurs parents mourir seuls, une mère (la propre
fille de Lillian) qui ne peut pas (ne veut pas ?) s’occuper de sa fille,
un agent immobilier qui veut reprendre la maison. A mi-chemin entre le
dedans et le dehors, il y a le propriétaire mais ami, figure du
réalisateur qui nous fait accéder à cette intériorité menacée.
Cette
maison assiégée par le monde extérieur l’est aussi par le temps qui passe
et par les souvenirs : le passé comme une blessure et le futur comme une
menace. Lillian risque de perdre la maison, les enfants finiront tous par
être adoptés et la quitteront, elle même deviendra trop vieille pour
s’occuper de vieux. Toutes ces appréhensions viennent se mêler aux
souvenirs amers mais aussi se briser sur la force de caractère d’une femme
toujours prête à reconstruire, à continuer.
Avec
Thirteen, David Williams apprivoise le temps qui passe et le monde
extérieur en s’attachant aux pas de Nina (la fille de Lillian) tout au
long de sa treizième année. Il en ressort un film beaucoup plus ludique
mais non moins passionnant. Autour de Nina, surplombée par la figure
tutélaire de Lillian, gravitent une nuée de substituts du père plus ou
moins cocasses et variablement perplexes face à cette adolescente mutique
qui n’aime rien mieux que les chiots et les voitures. Le travail sur les
voix, tour à tour off, dans et hors-champ, et sur le montage, qui
décale subtilement les personnages de ce qu’il disent, font et voient,
rend compte à merveille de cet univers éclaté et chaleureux. Le réel et le
rêve en viennent à se mêler naturellement, tout comme une conversation sur
la religion amène à parler d’histoires d’amour.