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MON VOYAGE D'HIVER

Documentaire, France/Belgique, 2003. Prod : Les Films de la Croisade, Simple
Production, Carré Noir - RTBF . Réal : Vincent Dieutre. Phot Benoît
Chamaillard, Jean-Marie Boulet. Son : Patric Chiha. Mont Dominique Auvray.
35mm, couleurs. 1 h 47. Sélection ACID, festival de Cannes 2003.

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Vincent Dieutre, rompu à l’art de l’écriture de la voix
off de l’intime, poursuit son travail de variation après Leçon de
ténèbres, Bonne nouvelle et Entering indifference :
cristallisé autour de la musique romantique allemande, son « voyage d’hiver »
(qui tire bien sûr son nom du Winterreise de Schubert mais le nuance
d’un égotisme avoué en, le précédant de l’adjectif possessif) est un road
movie, un périple en voiture avec son neveu adolescent de Paris à Berlin
émaillé de retrouvailles fugitives avec d’anciens amants allemands,
d’observations sur les villes et l’histoire, de moments saisis (ou rejoués)
de réveil, de prise de cachets, de repas filmés quasiment sans son, en tout
cas dans l’indistinction des voix mêlées. Il faut entendre « variation » au
sens musical, puisque, du titre à la bande-son et aux images, la musique
domine, parfois en off, parfois montrée en train de se faire par des
interprètes convoqués spécialement pour le film, devant un Vincent Dieutre
absorbé. La musique n’est pas ici simple référence ou plus-value culturelle,
mais diapason de l’intime, et des indications de type musical
(langsam, « lentement », mit Leidenschaft, avec
passion, etc.)
structurent le travelogue en parties. Comme Dieutre le confie en voix-off à
son neveu (le lui dire eût paru sentencieux) : « la musique n’est jamais du
temps perdu. Elle est la perte. » Ce voyage en Allemagne est moins la quête
de ce qui a été possédé puis perdu (on comprend que le réalisateur a vécu en
Allemagne un temps) mais la volonté de revenir prendre la mesure,
frontalement, de ce qui a été perdu, d’enfin prendre acte d’années révolues.
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Chapitré selon les villes, le film met en contraste le
ton élégiaque de certains Lieder de Schubert (« Reconnais-tu ton
image ? », dit l’un deux, et un autre « …jusqu’à la tombe »), la voix grave
et monocorde d’un Ceylan lisant son poème (« Deine goldenes Haar,
Marguerite … »), et les joies simples de son narrateur entouré de ceux qu’il
aime, à la fois intimidé et content que sa sœur lui ait confié son jeune
neveu. L’écart se creuse entre la solennité du poème ou du Lied et la
banalité de l’essayage d’un costume ou l’écoute d’un CD dans un magasin. Le
voyageur, qu’il s’achète des vêtements ou aille au concert, ne manque pas de
classe, mais cela ne l’empêche pas de demeurer au moins partiellement un
touriste. Jouir d’un pays, c’est aussi acheter, consommer, même si cela se
fait dans des lieux prétendument « élevés » (la brocante plutôt que le
supermarché).
Une initiation ?
« Je suis la dernière personne à qui confier un enfant.
Jusqu’ici, l’enfant, c’était moi. », dit Vincent Dieutre en voix-off. Le
processus d’initiation qui nous est présenté d’abord comme destiné au neveu
se transfère en fait au narrateur, dont la place d’amant-enfant évolue même
s’il la retrouve momentanément en revoyant quelques hommes qu’il a aimés.
L’initiation, c’est donc moins, on le comprend, la découverte d’un pays,
d’une langue ou d’habitants inconnus, mais plutôt l’épreuve d’une
revisitation. Le réalisateur, au lieu de chercher à briser ses préjugés
culturels sur l’Allemagne (Schubert, Goethe… il y a bien autre chose
pourtant), fait de sa culture un viatique qu’il chérit et transporte avec
jubilation. Imaginez-vous partir pour Londres avec vos Oscar Wilde reliés
cuir sous le bras, ou pour New York, avec Gershwin à plein tube dans votre
baladeur. Cette chaude couverture culturelle, Vincent Dieutre la superpose
avec d’autres bribes d’histoire, personnelle cette fois : le passé de ses
amants allemands (la dyslexie de Georg, sans doute traumatisme de la guerre),
et surtout, comme il le fait dans ses autres films, l’enregistrement sous une
forme souvent originale de ses aventures sexuelles (il ne filme pas l’acte
mais laisse parfois la caméra parcourir le lieu ou enregistrer les sons, à
moins qu’un récit elliptique ne le résume). Il fait aussi lire ses anciens ou
nouveaux amants devant la caméra. La parole, off ou in, n’a pas droit de cité
sous forme de dialogues. Chez Vincent Dieutre, elle demeure style indirect
(ainsi de « l’odeur de [l’Allemagne de] l’Est » que son amant Werter lui dit
reconnaître même après la chute du mur), commentaire, poème, lecture,
anamnèse ou adresse épistolaire (Entering indifference était
sous-titré lettre de Chicago). Pourtant le film lui-même est toujours
« adressé » (ici au neveu, aux aimés), tourné vers l’autre – en témoigne un
finale inattendu, dialogue par Lied interposé, à la fois cocasse et
beau. Le voyage était une odyssée et les voyageurs, partis en emmenant leur
musique, reviennent habités par elle, comme transis par l’hiver schubertien.
Charlotte
Garson
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