|
Le Montage parallèle
Contrairement à ce que son nom
indique, le montage parallèle n’est pas un procédé de montage, mais la plupart
du temps, un procédé déjà présent à l’écriture du scénario. Il touche à l’âme
de ce que sera le film, la façon dont il raconte l’histoire, le récit, et est
donc un premier point de vue sur cette histoire.
Une fonction dramatique
Le film dit choral oppose ou
rapproche plusieurs personnages et se sert de différentes parties pour combler
les moments creux d’une autre, pour garder une forte tension dramatique.
Mystic River
de Clint Eastwood repose sur trois personnages construits en opposition :
chacun est un point de vue sur le traumatisme originel, l’enlèvement et le viol
d’un seul des trois (Tim Robbins) qui contamine aussi les deux autres (Kevin
Bacon dira à la fin du film : « Nous étions tous les trois dans la voiture ce
jour-là »). L’intrigue policière réunit les trois personnages, les précipite
les uns vers les autres à tel point que le montage parallèle devient de plus
rapide. Il n’y a qu’un événement découpé d’abord en trois, puis en deux
parties, quand Tim Robbins se fait tuer par Sean Penn pendant que Kevin Bacon
découvre le meurtrier. Le croisement entre les deux blocs, loin de distancier,
rend la mort qui approche d’autant plus tendue, et d’autant plus injuste,
vaine. A la fin du film, en pleine parade, Kevin Bacon pointe sa main, simulant
une arme, vers Sean Penn, de l’autre côté du trottoir ; ils jouent à se tuer,
retour dérisoire à l’enfance et au début du film. Le montage parallèle raconte
l’histoire du film – comment le troisième est éjecté – et donne le sens de la
tragédie selon Eastwood : une avancée irréversible vers la mort, ou : comment
on ne se remet jamais d’avoir croisé le Mal.
Une fonction symbolique
A l’intérieur de la fonction
symbolique, le montage parallèle n’est plus seulement un passage de personnage
en personnage mais aussi entre des temps différents.
The Hours
ou 21 Grams n’auraient pas du tout été les mêmes s’ils n’avaient pas
fait le choix de la structure parallèle dès le début. 21 Grams réunit le
destin de trois personnages à plusieurs étapes pour traduire l’idée de
culpabilité. Ainsi le montage peut avoir lieu en dehors de toute logique
d’évolution de personnage : c’est Naomi Watts qui se drogue et ouvre un
robinet, et Benicio del Toro responsable de sa replongée (il a tué son mari et
ses enfants) qui essaye de se pendre à un tuyau, c’est aussi une scène chez le
gynécologue rapprochée à une scène devant les photos d’enfants morts. C’est un
motif, une idée, qui justifie le déroulement du récit. Tout ce système
d’opposition est certes lourd mais il permet, quand il est habité par une idée
forte, comme c’est la cas ici, de faire passer quelque chose de plus que le
simple rendu des scènes séparées. Évidemment quand cela consiste comme dans
The Hours à faire un raccord sur un bouquet de fleurs ou un gâteau, on
frise la vacuité : le maniérisme tourne à vide.
Le montage parallèle est un
procédé riche qui, quand il est mal pensé perd son sens : dans Les Amants
criminels, film en deux parties (un meurtre gratuit par deux adolescents,
puis les deux adolescents prisonniers dans la cabane d’un ogre), Ozon a décidé
seulement au montage de ne pas dérouler l’histoire au présent mais de mettre
les deux temps en parallèle pour souligner l’idée de monstruosité. Mais cela
tient plus du tour de passe-passe gratuit (le cinéma supporte mal la gratuité)
et n’apporte aucune tension supplémentaire.
Le montage parallèle doit être au cœur du film, comme l’est l’innocence
souillée dans Mystic River, ou la culpabilité dans 21 Grams.
Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous
droits de reproduction même partiels réservés.
Réagir sur ce texte
|