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LE MUR
Le
mur au cinéma crée une frontière visible dans le cadre. Qu’il soit vu de
l’intérieur ou de l’extérieur, d’un côté ou de l’autre, il ôte une partie
d’image à la vue du spectateur. Et c’est là que commence le point de vue du
cinéaste, sur ce qu’il choisit de montrer ou de cacher : de quel côté se
place-t-il. Le mur a donc un sens politique, c’est un déchirement entre le réel
et ce qu’on aimerait qu’il soit derrière, l’impossible. Chez Wong Kar Wai, les
personnages ne peuvent pas être dans le même cadre, dans la même chambre, dans
le même pays, et surtout dans le film de Simone Bitton,
Mur,
le mur est présent à tous les plans par l’image ou par le dialogue comme un
déchirement du cadre et de l’humain.
Ce qui cache,
ou le plan frontal (face au mur)
On assiste à la
construction quasi mythologique du mur. Dans un plan de travaux, les éléments
en béton descendent du ciel pour cacher le paysage. La ville est peu à peu
interdite au regard, elle disparaît. Un pan de mur, deux, trois, et puis plus
rien, il n’y a que le mur gris. La belle ville floue au loin est cachée par la
laideur et la violence – le son donnant cette impression.
Quand Simone Bitton interroge le
directeur du cabinet du ministère de la Défense, il est filmé dans un cadre
fixe extrêmement cérémonieux, devant un mur. Sa parole est mise à mal par
l’encadrement qui l’emmure d’une certaine façon dans son discours tout fait.
Lui aussi nous cache quelque chose : ce qu’il y a derrière le mur, nous dit le
plan.
Ce
qui coupe, ou le plan transversal (dans le mur)
Car le mur est
aussi une déchirure. La réalisatrice prend soin de filmer en plans très larges
le mur qui scinde l’espace en deux. Son point de vue est ici celui du milieu,
comme si elle était elle-même située à la frontière, et donc tranchée par le
mur. L’ironie est que les deux côtés du mur se ressemblent comme deux gouttes
d’eau, ce sont les mêmes paysages.
Et lorsque la réalisatrice filme ou
interroge des Israéliens, on met souvent un certain temps à comprendre de quel
côté du mur on est, arabe ou juif. Cette vue transversale montre bien que
l’artifice et la violence de cette scission.
Ce
qui montre, ou le mouvement (la faille du mur)
Le premier plan
du film est un travelling le long du mur, qui peut rappeler
De l’autre côté
de Chantal Akerman. En longeant le mur on essaye déjà d’en trouver la faille.
C’est une invitation à voir ce qu’il y a derrière, d’autant plus que ce mur est
dessiné, représentant des arbres par exemple dont on voit la cime au-dessus. Le
mur montre l’interdiction.
Dans une
séquence presque burlesque, des personnes escaladent le mur. Une série de
vignettes nous montre grand-père, femme et enfant qui descendent de l’autre
côté. Paradoxalement, le mur existe pour être contourné, et le mouvement invite
à rechercher sa faille, changer d’endroit, mettre en branle la caméra pour voir
si ailleurs le mur ne serait pas plus franchissable.
Le dessins sur
le mur montrent aussi le mur comme un espace de projection, projection des
peurs pour les politiques, des espoirs pour ceux qui rêvent de passer, du
cinéma pour les spectateurs. Le mur est un écran dans le paysage, un appel à
l’imagination – comme dans le documenteur d’Agnès Varda
Mur
Murs.
Si Simone Bitton retrouve la poésie et le talent visuel de Varda, son
Mur
à elle est davantage un appel qu’un poème, un cri qu’un murmure.
Martin Drouot
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