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NUIT ET BROUILLARD

Documentaire. France, 1956. Prod Anatole Dauman, Samy Halfon, Philippe
Lifchitz. Réal Alain Resnais. Sc Jean Cayrol. Im Ghislain Cloquet, Sacha
Vierny. Mus Georges Delerue Narrateur Michel Bouquet (noncrédité).
Disponible en DVD zone 2 chez Arte vidéo. Durée du film : 32 mn. Durée
totale du DVD : 272 mn. Version originale française. Livret illustré de 60
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Comment ne pas dénaturer les 32 minutes
extraordinaires de Nuit et brouillard ? Le commentaire écrit par Jean
Cayrol demeure d’une telle acuité que l’idée même de «bonus» ferait craindre
le pire… Même si l’expression «devoir de mémoire» tend à galvauder notre
besoin de compréhension de la barbarie nazie en le transformant en exercice
de remémoration scolaire, on serait tenté de dire que tous les jeunes
«devraient» voir, tôt dans leur vie, le documentaire d’Alain Resnais et de
Jean Cayrol. Ce dernier, écrivain, lui-même déporté, a rédigé un texte d’une
franchise qui fait qualifier le film par François Truffaut d’ «œuvre
incontournable, pour ne pas dire indiscutable». Très différent de Shoah
par sa longueur (9 heures pour le film de Claude Lanzmann, ici un court
métrage) et par son matériau (entretiens pour le premier, images d’archives
et des environs d’Auschwitz en 1956 pour le second), Nuit et brouillard
ne prétend pas rendre aux conditions de vie et de mort dans les camps «leur
vraie dimension, celle d’une peur ininterrompue», dit Jean Cayrol, qui sait
comme Lanzmann que l’expérience de la déportation touche à l’irreprésentable.
Mais en 1956, dans l’ignorance parfois complaisante qui régnait en Europe,
dans un climat de reconstruction des relations franco-allemandes qui a fait
interdire le film au festival de Cannes, montrer des documents d’archives,
aussi incomplets, aussi insoutenables soient-ils, ce n’était pas
représenter l’horreur mais simplement en «montrer l’écorce», les ruines,
les restes, la pointe du monstrueux iceberg. Le but de ce film demeure donc
intact, presque cinquante ans après sa sortie et dix ans après la cession des
droits commerciaux pour des milliers de cassettes aux établissements
scolaires français: il fonctionne comme un «dispositif d’alerte» selon les
mots de Jean Cayrol, «contre toutes les nuits et tous les brouillards».
L’«alerte» s’entend aussi comme une opposition à la guerre d’Algérie qui
commençait: comme le dit Alain Resnais dans un entretien cité dans ce DVD, en
1956, «il y avait des zones dans le centre de la France où il y avait des
camps de regroupement […] où les automobilistes n’avaient pas le droit, quand
ils les longeaient, d’arrêter leurs voitures».
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Au-delà du message, le film est également une réflexion sur l’usage des
archives, car à l’époque, d’autres films sur les camps de concentration
avaient déjà été faits. Alain Resnais qui se dit lui-même «formaliste» a eu
besoin d’ajouter à sa recherche documentaire une recherche formelle, d’où le
mélange de noir et blanc et de couleur, inédit alors et cher pour le
producteur – on voit ici que l’insert d’une petite fille en manteau rouge
dans le noir et blanc de «La liste de Schindler» n’était pas novateur.
Le principal apport du DVD, ce ne sont pas d’autres
images – un choix illustratif que les éditeurs auraient trouvé insultant pour
la mémoire – mais du son, plus de quatre heures d’une émission diffusée sur
France Culture en 1994. De la fabrication de Nuit et brouillard
(l’accès aux archives, la musique de Hanns Eisler, la participation de Michel
Bouquet comme récitant qui par discrétion n’apparaît pas au générique, le
maquillage, par la censure, d’une scène où la police française est
directement impliquée…) à sa réception en France et en Allemagne, cette
émission est un document précieux que le chapitrage du DVD rend maniable. Le
livret qui accompagne le disque contient le texte de Cayrol, lu sans les
images, est d’une lucidité déchirante: loin de conclure à une reconstruction
optimiste après l’horreur, à un «plus jamais ça» volontariste, Cayrol mesure
l’aspect presque illusoire des ruines que le film montre: elles n’assurent en
rien la fin de l’atrocité qui a eu lieu, même si «nous […] feignons de
reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de
la peste concentrationnaire».
Charlotte Garson
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