PROVIDENCE

Action/SFP, 1977. France/Suisse. 1h45. Réal. Alain Resnais. Prod. Yves Gasser, Yves Perrot, Klaus Hellwig. Sc. David Mercer. Phot. Ricardo Aronovich. Mont. Albert Jurgenson. Mus. Miklos Rozsa. Décor Jacques Saulnier. Cost Catherine Leterrier, Yves Saint-Laurent, John Bates. Avec John Gieguld (Clive Langham), Dirk Bogarde (Claude Langham), Ellen Burstyn (Sonia Langham), David Warner (Kevin Woodford), Elaine Stritch (Helen Weiner/Molly Langham), Denis Lawson (Dave Woodford).

Providence a fait couler beaucoup d’encre : sa narration est entièrement à la merci d’un vieillard apparemment cacochyme et tyrannique, qui s’avère finalement "seulement" un vieil écrivain, Clive Langham, utilisant un matériau autobiographique pour écrire une fiction romanesque, depuis son manoir appelé Providence, aux Etats-Unis. L’histoire qui nous est montrée est donc commentée en permanence par une voix acerbe, malicieuse, qui tire les ficelles : "Tiens, et si je lui donnais une maîtresse ? Celle-ci ? Oui, toi. Tu pourrais être la maîtresse de Claude, oui, tu feras l’affaire. Appelons-la Helen." Ce narrateur, un père vieillissant (l’un de ceux qui enterrera tous ses proches tout en geignant qu’il agonise) persécute son rejeton (un avocat coincé dont la femme commence à réaliser qu’elle a épousé un phallocrate). Il mène l’histoire, donc il décide de lui faire perdre le procès qu’il plaide, donne un amant à sa femme... Toute création a aussi ses reprises, ses ratures ; un processus que Resnais a également "transposé" à l’écran. Dans une scène où Claude a rendez-vous avec Helen, l’écrivain /narrateur/ cinéaste, mécontent de lui, souhaite "recommencer la scène dans un autre hôtel" (sitôt dit, sitôt fait, sous nos yeux). Le vieux Langham perd parfois l’entier contrôle du récit, dans lequel on voit alors apparaître (littéralement à tout bout de champ), un footballeur faisant du jogging dans les lieux les plus improbables, ou encore des personnages qui ne disparaissent pas en temps voulu "Mais fous le camp, j’ai dit !", s’impatiente le vieil écrivain. Au fur et à mesure, les culpabilités de celui qui écrit transparaissent dans son récit, et les personnages se rebellent contre leur narrateur, brisant le dialogue bien huilé d’un drame bourgeois pour dire leur haine du père.

Ce double-fond narratif offre des possibilités humoristiques infinies, que Resnais et son scénariste (le dramaturge David Mercer) ont largement exploitées : ainsi Helen demande à Claude, son amant : "Est-ce que je ressemble à ta mère ?" avec un sérieux digne du pire soap-opéra américain, tandis que nous, spectateurs, voyons exactement la même actrice jouer les deux rôles. Ressemblance, en effet !

On touche ici à l’un des "thèmes" du film (mis à part ses enjeux narratifs), la remise en cause ludique de la psychanalyse ; en effet les notions mêmes de substitution, de déplacement (choisir une maîtresse sur le modèle de sa propre mère, sans doute l’un des lieux communs de la vulgate sur l’œdipe) sont réduites à néant par leur réalisation directe à l’écran (une même actrice pour les deux rôles). Le personnage de l’amant (David Warner) demande d’ailleurs explicitement si l’on n’est vraiment que la somme des traumatismes de son enfance. Plus généralement, la mémoire, sa façon de reconstruire et de déformer des expériences vécues ou fantasmées, sont l’enjeu indirect mais omniprésent de Providence, une interrogation propre à Resnais (on pense à Nuit et brouillard, Hiroshima mon amour, et, plus près de ce film, Mon oncle d’Amérique et Je t'aime, je t'aime ).

Inévitablement, c’est le spectateur qui est lui aussi manipulé dans Providence : bien que mari et femme aient tous deux pris amant et maîtresse, une scène de sexe nous est par exemple promise puis confisquée plusieurs fois. Ce dispositif rusé et drôle s’épuise un peu après la première heure ; il perd de sa force subversive pour ne demeurer que ludique. Cependant les lecteurs de Samuel Beckett jubileront devant cette "adaptation" (qui jamais ne se prétend telle) de thèmes, de techniques et d’un style propre à l’auteur de En attendant Godot : Langham, sa manie de se raconter des histoires, ses douleurs rectales et ses interjections imagées rappellent beaucoup les narrateurs cacochymes de Molloy et de Malone meurt (qui n’en finissent pas de ne pas finir). Dans la dernière scène, Langham célèbre ses 78 ans avec ses enfants, les personnages qu’il avait mis en scène de façon sadique dans son roman et dépeints comme des monstres d’égoïsme. Cet épilogue est délibérément plat, presque niais : Claude, fils très poli quoiqu’un peu amer, est totalement dépourvu de toute l’insolence dont il faisait preuve dans le "roman" filmé. L’amant de la femme dans le roman est tout simplement le fils cadet ; devant son paradis champêtre, le vieux Langham ouvre ses cadeaux assis sur sa chaise longue près de la table du grand jardin. Resnais ne nous fera pas l’affront de nous servir plus longtemps ce feuilleton de famille bien tiède. A l’inverse de Chabrol (ou du Rivette de Secret Défense), il montre le bucolisme bourgeois après qu’il nous a dévoilé sa violence : les apparences polies et policées ne nous sont montrées qu’à la fin d’un film où tous les personnages, d’une façon ou d’une autre, sont crus, virulents, brutaux. Une construction d’autant plus puissante qu’elle dit la véritable efficacité du glacis consensuel propre aux familles, à leurs haines et à leurs secrets – toutes les grandes demeures s’appellent Providence, et la loi du père continue d’y régner.

 Charlotte Garson

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