|
|
||||||
|
On touche ici à l’un des "thèmes" du film (mis à part ses enjeux narratifs), la remise en cause ludique de la psychanalyse ; en effet les notions mêmes de substitution, de déplacement (choisir une maîtresse sur le modèle de sa propre mère, sans doute l’un des lieux communs de la vulgate sur l’œdipe) sont réduites à néant par leur réalisation directe à l’écran (une même actrice pour les deux rôles). Le personnage de lamant (David Warner) demande dailleurs explicitement si lon nest vraiment que la somme des traumatismes de son enfance. Plus généralement, la mémoire, sa façon de reconstruire et de déformer des expériences vécues ou fantasmées, sont lenjeu indirect mais omniprésent de Providence, une interrogation propre à Resnais (on pense à Nuit et brouillard, Hiroshima mon amour, et, plus près de ce film, Mon oncle dAmérique et Je t'aime, je t'aime ). Inévitablement, cest le spectateur qui est lui aussi manipulé dans Providence : bien que mari et femme aient tous deux pris amant et maîtresse, une scène de sexe nous est par exemple promise puis confisquée plusieurs fois. Ce dispositif rusé et drôle sépuise un peu après la première heure ; il perd de sa force subversive pour ne demeurer que ludique. Cependant les lecteurs de Samuel Beckett jubileront devant cette "adaptation" (qui jamais ne se prétend telle) de thèmes, de techniques et dun style propre à lauteur de En attendant Godot : Langham, sa manie de se raconter des histoires, ses douleurs rectales et ses interjections imagées rappellent beaucoup les narrateurs cacochymes de Molloy et de Malone meurt (qui nen finissent pas de ne pas finir). Dans la dernière scène, Langham célèbre ses 78 ans avec ses enfants, les personnages quil avait mis en scène de façon sadique dans son roman et dépeints comme des monstres dégoïsme. Cet épilogue est délibérément plat, presque niais : Claude, fils très poli quoiquun peu amer, est totalement dépourvu de toute linsolence dont il faisait preuve dans le "roman" filmé. Lamant de la femme dans le roman est tout simplement le fils cadet ; devant son paradis champêtre, le vieux Langham ouvre ses cadeaux assis sur sa chaise longue près de la table du grand jardin. Resnais ne nous fera pas laffront de nous servir plus longtemps ce feuilleton de famille bien tiède. A linverse de Chabrol (ou du Rivette de Secret Défense), il montre le bucolisme bourgeois après quil nous a dévoilé sa violence : les apparences polies et policées ne nous sont montrées quà la fin dun film où tous les personnages, dune façon ou dune autre, sont crus, virulents, brutaux. Une construction dautant plus puissante quelle dit la véritable efficacité du glacis consensuel propre aux familles, à leurs haines et à leurs secrets toutes les grandes demeures sappellent Providence, et la loi du père continue dy régner. Charlotte Garson Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |