|
|
||||||
|
Tout en faisant référence à Peter Brook et à la « catharsis de la confession », elle écarte cette explication et qualifie son entreprise de témoignage d’une vie plutôt que de recherche de rédemption ou de justification. Un témoignage qui ne tend pas à être objectif, mais qui opère un constat et explore ses questionnements et parfois étonnements, dans un désir de les partager avec des lecteurs. Les sentiments sont des faits. (Le titre qui invoque de manière ironique l’objectivité, vient d’une expression formulée par l’un de ses psychanalystes). Yvonne Rainer fait référence à des événements précis qui jalonnent sa vie et les transpose en un récit des sentiments. Ceux qu’elle a éprouvés et ceux qu’elle éprouve toujours à l’instant de l’écriture. Ils parcourent une écriture autobiographique, par un retour parfois brûlant sur une vie passée. En archéologue, elle tisse son récit de lettres, de passages de ses journaux intimes, de notes des programmes de ses spectacles et d’extraits de ses films, opérant ainsi une plongée en elle-même qui, de fait, apparaît comme une catharsis ou un travail d’analyse. Certains extraits de ses journaux intimes, comme le premier extrait cité qui date de 1952, alors qu’elle est âgée de 17 ans, surprennent par leur éloquence et lucidité. Elle commence même par dire : «I am going to force myself to write grammatically and coherently tonight ; I am going to try to think the thing trough. » (p.10) Yvonne Rainer raconte son enfance à San Francisco et notamment l’épisode traumatisant lorsque ses parents l’envoient, à l’âge de quatre ans en 1938, dans un foyer, avec son frère. Cette décision énigmatique prise par un couple uni de placer leurs enfants dans un lieu où sont envoyés ceux dont les mères sont soit divorcées, soit mariées à des militaires, la poursuit lors de ses séances d’analyse bien des années plus tard. Cet événement révélé et formulé lui fait réaliser sa peur d’être éloignée et exclue d’un univers auquel elle pourrait revendiquer l’appartenance, d’où son besoin de « bien faire » afin de ne pas être « punie ». Elle continue en évoquant ses initiations intellectuelles et sexuelles dans le San Francisco et Berkeley des années 1950, ses découvertes artistiques et ses accomplissements lorsqu’elle choisit de se consacrer à la danse, une fois installée à New York. C’est donc davantage sa carrière de danseuse et chorégraphe qu’elle raconte au travers des récits de ses collaborations et de ses relations amoureuses. Elle étudie avec Martha Graham et Merce Cunningham à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Elle co-fonde le Judson Dance Theater en 1962 (dansant avec Trisha Brown, Steve Paxton, David Gordon et Lucinda Childs), côtoie la scène artistique new-yorkaise, Robert Rauschenberg, Robert Morris (qui fut son compagnon durant plusieurs années) et se rend aux soirées organisées par Yoko Ono. C’est la lutte quotidienne d’une jeune femme qui essaie de trouver sa voie mais aussi un portrait de la scène artistique de New York dans les années 1960 qu’évoque son ouvrage. Elle décrit notamment le processus créatif auquel elle se confronte lors de la construction de certaines de ses chorégraphies (The Mind Is a Muscle, et particulièrement Trio A). Dans les années 1970, Yvonne Rainer passe, de manière plus radicale, du mouvement du corps au mouvement des images, deux disciplines qu’elle a déjà entremêlées dans des courts-métrages réalisés entre 1966 et 1969 projetés lors de spectacles de danse. Elle abandonne, en effet, la danse (qu’elle reprendra dans les années 1990) et se consacre à la réalisation de films, au moment où elle se trouve influencée par le cinéma féministe et post-colonialiste. Elle raconte comment cette transition se manifeste également dans sa vie privée lorsqu’ à la suite d’années de célibat, elle vit sa première relation lesbienne avec Martha Gever qu’elle rencontre dans les années 1980, et qui devient sa compagne (encore à ce jour). La période qui suit son passage de la danse à la réalisation de films dans les années 1970 est cependant très peu abordée dans son livre. Yvonne Rainer a réalisé sept long-métrages : Lives of Performers (1972), Film About a Woman who... (1974), Kristina Talking Pictures (1976), Journeys From Berlin/1971 (1980), The Man Who Envied Women (1985), Privilege (1990) qui a remporté des prix à Sundance et au festival International de Documentaires de Munich et MURDER and murder (1996). Le moment où elle a arrêté la danse et devient cinéaste semble être le point logique où conclure, déclare Yvonne Rainer. Deux livres[1] existent déjà sur son travail de cinéaste, justifie-t-elle. Et peut-être ne juge-t-elle pas nécessaire de parler de ses films qui, à eux seuls, constituent des autobiographies, des mises en fiction d’épisodes de sa vie. C’est une réflexion sur le langage qu’Yvonne Rainer poursuit dans son texte. Une réflexion sur les possibilités de récit et la formulation des sentiments qu’elle explore, en chorégraphe, cinéaste, écrivain par les images et le mouvement, la danse, le cinéma et les mots. Alice Moscoso [1] The Films of Yvonne Rainer (Bloomington: Indiana University Press, 1989); Essays, Interviews, Scripts (Baltimore: Johns Hopkins University Press, 1999). Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |