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LE RALENTI
Techniquement le ralenti est produit par un enregistrement accéléré au
tournage : plus de pellicule est imprimée en un temps donné, et donc
lorsqu’elle est projetée à vitesse normale, la scène est étendue. Il était très
présent au temps du muet, autre rapport au temps puisqu’il y avait 18 images
seconde, et non 24. Avec le montage et les effets numériques, le ralenti est
devenu monnaie courante, en particulier dans les films d’action. Le problème du
ralenti est qu’il est un effet d’image, autant l’image est plus lisible au
ralenti, autant le son devient inaudible : il est logique que cet effet soit
présent dans le film muet et dans le film d’action – là où il n’y a pas de
dialogue.
Le
ralenti comme tableau
En changeant le temps de l’image regardée, le ralenti lui donne une forme
proche du tableau, décomposant les mouvements. C’est un nouveau temps, un temps
lié à la fascination. Quand Barthes décrit le coup de foudre comme un tableau,
un moment où l’autre apparaît dans un cadre, dans un autre espace-temps, on
sent bien qu’on est dans un ralenti. Le moment amoureux, le premier regard est
parfois figé dans le cinéma hollywoodien classique.
Dans Paycheck, le dernier film de John Woo, le moment où Ben Affleck
revoit la belle Uma Thurman entre les fleurs, leur échange de regard est filmé
au ralenti : le temps de l’action principale n’existe plus, il est remplacé par
un autre espace temps, plus intérieur, espace de la sensation du héros.
Cet usage assez banal augmente la tension dramatique, ce qui est le premier but
du ralenti : souligner un moment, l’étendre pour mieux en donner tout le sel.
Le
ralenti comme jouissance de l’action
Le ralenti est une figure de style, un peu comme il y aurait l’hyperbole chez
Victor Hugo. C’est une figure de l’insistance, et de la jouissance. Dans les
films d’action, comme Paycheck, certains mouvements sont ralentis pour
provoquer un étirement du mouvement, en particulier du mouvement de combat,
mettant à jour le désir du spectateur : un désir cathartique de mieux voir la
violence. Il y a donc les coups de bâtons de Ben Affleck ralentis, les sauts
ralentis : la scène d’action a un autre temps, un temps intériorisé encore.
Certains cinéastes jouent de l’effet en en montrant l’outrance, tel Tarantino
et ses scènes d’action dilatées dans Kill Bill ; il l’utilise de façon
systématique et ironique pour de simples regards, pour l’émotion d’un
personnage,… et surtout de façon référentiel à un cinéma qu’il aime – un cinéma
de la musicalité.
Le
ralenti comme musicalité
Chez Tarantino, comme chez John Woo, le ralenti est utilisé en plus de son
usage hollywoodien, pour créer un rythme, mieux une musique. Les mouvements de
combat ainsi décomposés deviennent des pas de danse, et les scènes d’action,
des ballets. Dans les films hongkongais de Woo, comme The Killer, la
scène d’action est une scène d’émotion grâce au ralenti. Ce sont deux aveugles
qui, chorégraphiquement, se croisent en rampant, ce sont deux hommes qui se
tirent l’un sur l’autre, qui sautent : le ralenti augmente la tension du
résultat qui approche (qui est mort ? blessé ?) et nous projette dans les
doutes du personnage. C’est comme si le ralenti chez John Woo était un surplus
d’humanité. Il interdit le dialogue qu’il remplace par une musique de l’image.
Le ralenti a une fonction paradoxale dans le sens où il y a presque de la
contemplation ; Gus Van Sant l’a bien rendu dans Elephant, où les longs
travellings sont légèrement ralentis, ce qui rend les mouvements plus gracieux.
Le ralenti est donc aussi porteur d’invention, loin des conventions
hollywoodiennes, il fait de l’image un son, musique ou ballet.
Martin Drouot
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