ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC...

 

CARLOS REYGADAS
 

 

Lorsque nous avons rencontré Carlos Reygadas à Cannes, son film Japón n’était pas encore acheté que les noms de Tarkovski et de Sergio Leone l’étouffaient déjà d’un poids dont il était soucieux, avec son t-shirt Bob Marley, de se débarrasser. Rencontre avec un ex-juriste international de l’ONU qui a tout lâché de sa carrière précédente, sauf son immense ambition et sa  fougue argumentative.

 

Cinefeuille : Le scénario de Japón est-il parti de la psychologie des personnages, ou plutôt des lieux, des sensations ?

 

Carlos Reygadas : Des sons, des textures, des rythmes, voilà ce qui m’a inspiré, même si on ne se passe pas de psychologie (une symphonie, c’est du temps et du bruit avec des instruments, mais à la fin elle contient de la psychologie).

 

Cinefeuille : Le scénario était-il très écrit ou improvisé ?

C. R. : Très écrit, chaque plan était prévu ; on a tourné 306 plans, et il y en a 280 dans le film. J’ai enlevé l’accident final, je me suis dit « la façon dont l’accident s’est passé, on s’en fout ! », et c’est plus poétique comme ça. La construction, le découpage et la position de la caméra étaient décidés à l’avance mais si sur le moment il y avait une belle aurore, une belle lumière, on pouvait improviser. Je ne voulais pas perdre du temps avec des discussions sans fin sur le positionnement de la caméra. Mais par exemple, l’homme du village qui chante travaillait avec nous, chantait toujours ces chansons, et comme j’ai remarqué que cela faisait sens par rapport à l’histoire, je lui ai fait signe de chanter ;  c’était donc une « improvisation relative ».

 

Cinefeuille : Dans cette scène où l’homme saoûl chante, on a tout à coup une référence au « making of » du film, une sorte de moment documentaire où vous le laissez dire « La production de ce film ne nous offre même pas à boire ! ». C’est un geste réflexif radical, brechtien…

C.R. : Oui, quand c’est arrivé sur le tournage, le chef-op m’a dit qu’on pouvait enlever tout ça au montage, mais je savais que j’allais le garder. Voici pourquoi : ma compagnie s’appelle No Dreams, parce que contrairement à Spielberg (Dreamworks), je ne vais pas au cinéma pour rêver, mais pour vivre et pour sentir. Donc on ne rêve pas, et j’aime bien que le spectateur se souvienne qu’il regarde un film. En plus, on donne beaucoup de temps, de séquences de Japòn aux éléments, aux animaux, et à un certain moment j’avais envie d’offrir aux gens qui habitent ces lieux cette liberté dans le film.

 

Cinefeuille : Il y a une identité entre la caméra qui filme ces villageois et le personnage principal qui arrive aussi comme un intrus dans le village.

C.R. : Exact ! Le film est conçu et mis en œuvre en pensant à la caméra tantôt comme un pinceau, tantôt comme caméra subjective, d’autres fois comme regard omnipotent quasi divin. J’alterne les plans larges, calmes, et la caméra portée, les gros plans.

 

Cinefeuille : Comment avez-vous fait travailler les acteurs pour la scène de sexe entre le protagoniste et Ascen ?

C.R. : Je me suis servi de la réalité. Magdalena (Ascen) m’avait promis qu’elle tournerait cette scène ; en même temps c’est une femme très pudique. Je n’ai eu qu’à lui dire « Asseyez-vous sur le lit, restez calme, touchez un peu vos cheveux, et faites ce que l’homme vous dit de faire ». Lui je le connais, il sait qu’il peut avoir tout ce qu’il veut, je lui ai dit de lui demander de se retourner, et d’essayer de la pénétrer. C’est tout, ça m’a pris trois minutes. Pendant qu’on tournait, Magdalena était mal à l’aise car bien sûr comme dans le film, elle est dans la vie pudique et intelligente. Elle se demandait « Mais quand est-ce que Carlos va couper », on voit un souci sur son visage, un déchirement entre faire ce que lui dit l’homme et écouter sa pudeur : cette contradiction, c’était le plan que je voulais, donc j’ai pu couper avant la « fin ». Une seule prise, c’était convenu !

 

Cinefeuille : Pourquoi avoir choisi le Cinémascope ?

C.R. : Le Mexique prête facilement à des clichés visuels car c’est un pays qui a une lumière et des couleurs très spéciales ; la couleur transforme vite un film en « film mexicain », donc je recherchais une portée universelle, plus abstraite. Le scope n’est pas seulement bon pour les espaces ouverts, je trouve que pour l’intimité, il est magnifique. Dans tout mon film, il n’y a aucune conversation en champ-contrechamp. Nous avons aussi travaillé la lumière ; j’ai aimé tourner dans une lumière d’aube ou d’avant crépuscule, très contrastée, mais pour ce faire, il fallait choisir une lumière jaune ; donc nous l’avons rendue blanche après. Nous avons développé le négatif sans blanchiment, pour que les contrastes soient plus forts et les noirs plus denses.

 

Cinefeuille : Comment en êtes-vous arrivé à donner tant de place à la musique ?

C.R. : Le walkman qu’écoute le personnage qui tout à coup devient « la » musique du film (et non plus seulement celle que le personnage écoute), c’est un peu comme la caméra alternativement objective/subjective. J’ai essayé de séparer la musique grandiose (Bach…) des images grandioses ou des autres sons, pour ne pas aboutir à un effet d’illustration en les mixant. On me dit que la Passion selon St Matthieu de Bach est un hommage direct au Sacrifice de Tarkovski, mais Pasolini aussi l’utilise, et on l’entend même dans des pubs ! Mon film n’est pas un hommage à la crème Nivea qui l’a utilisée en 1992… Que ce soit une musique sacrée, je m’en fous ! Le contenu narratif de cette Passion (« Aies pitié de moi, mon Dieu/Mes larmes coulent sur mon visage ») peut éventuellement entrer en écho avec celui du film pour un Allemand cultivé qui comprend les paroles.

 

Cinefeuille : Parlez-nous du titre énigmatique, Japón : une provocation ?

C.R. : Tout le monde croit qu’il s’agit des Japónais qui ont immigré au Mexique au XIXème siècle... Mais ce titre est une évocation : si vous me dites les 5 mots que vous évoquent le mot « Japón », 3 d’entre eux auront un rapport avec le film… Comme éduquer ou communiquer par les films ne sert à rien selon moi, je dirais que c’est un film avec des gens et de la terre, pas un film sur le Mexique. Le titre est très logique, en fait. Le cinéma est un grand business, on veut des titres-synopsis qui vous disent d’avance ce qu’on va voir. Mon titre refuse cette convention confortable.

 

Propos recueillis à Cannes en mai 2002 par Christine Battesti, Sylvain Faivre et Charlotte Garson, © Cinefeuille, et audibles sur le site de Radio Campus Paris, www.radiocampusparis.org, rubrique « Emissions », « Extérieur nuit » du 15/01/2003. Photo © Sylvain Faivre pour Cinefeuille.

 

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