Movie Wars ou la guerre des toiles

 

 

& Movie Wars : How Hollywood and the Media Conspire to Limit What Films We Can See, de Jonathan Rosenbaum, Chicago, A Capella Books, $24.

 

Jonathan Rosenbaum, le critique américain auteur des rares articles de cinéma en anglais qui vaillent un clic sur Internet[1] et surtout de livres remarquables[2], a récemment jeté un pavé dans la mare du petit monde critique de la côte Est. Pourtant son pamphlet à la fois très personnel et informé –sorte de version polémique de l’excellent Movies as Politics paru en 1997[3] – s’en prend davantage aux studios et à leurs liens douteux avec les distributeurs, les exploitants et les médias, qu’aux médias eux-mêmes.

 

Dans son sous-titre, qui flirte avec la paranoïa sans s’en cacher – il est des situations où le discours paranoïaque se trouve réalisé… –, Rosenbaum dénonce un clivage entre trois discours relatifs au cinéma : celui de l’opinion, celui de l’industrie cinématographique et celui du milieu universitaire. Une séparation qui interdit non seulement l’existence « d’une communauté cinématographique unique qui partagerait les mêmes intérêts » mais rend impossible « l’idée même d’une telle communauté ». L’hypocrisie du système repose sur un brouillage permanent de ces trois discours distincts, celui de l’industrie étant relayé par les énormes budgets publicitaires (Austin Powers a coûté plus cher en pub qu’en production) et dominé par les grands groupes de distribution. Le démantèlement de la loi antitrust par les administrations Reagan et Bush permet désormais à des « distributeurs » ( les guillemets s’imposent) comme Miramax de confisquer aux exploitants (pour cause de copie inexplicatblement « détruite ») des films comme Au travers des oliviers de Kiarostami  – un « exercice du pouvoir » digne selon Rosenbaum de « la Russie staliniste, où un certain nombre de films étaient subventionnés par le gouvernement puis bannis ». L’isolationnisme américain fait l’objet d’un chapitre mais il demeure présent en filigrane tout au long du livre, comme dans la liste des 100 meilleurs films produite récemment par l’American Film Institute, « un hit parade à courte vue de récents succès de box-office et d’oscarisés oubliables, entrelardé de quelques classiques familiers » que Rosenbaum se propose de remplacer par sa propre liste, opposant le classement alphabétique à la toplist, l’oublié contre l’oubliable.

La thèse de Movie Wars est que le public qui prendrait soi-disant les vessies médiatiques pour des lanternes n’est peut-être pas aussi stupide qu’on veut bien le dire : « Si on laisse le choix à quelqu’un qui meurt de soif entre du savon liquide et du cirage, la sélection peut-elle honnêtement relever de ce qu’il « veut » ? » Rosenbaum réfute le préjugé – tenant d’une « mythologie de l’étude de marché comme science exacte » – selon lequel les sous-titres feraient fuir les spectateurs américains, ce qui justifierait la non distribution des films étrangers : « (a) la plupart des Américains n’ont jamais vu de film sous-titré et (b) peu sinon aucun spectateur ne s’est plaint de l’usage des sous-titres dans Danse avec les loups ou La Liste de Schindler ou n’a refusé d’aller voir ces films pour cette raison ». Or l’idée reçue d’un public décérébré répandue en particulier en Europe avec le redoublement de l’anti-américanisme est également en vogue chez les critiques « classy » du New Yorker ou les intellectuels comme Susan Sontag, qui n’hésite pas à prophétiser « le déclin irréversible » du cinéma. Rosenbaum fait des bonds, lui que son enthousiasme balade de festival en festival et de raretés en rétrospectives, et qui communique infatigablement sa passion du cinéma, de Hou Hsiao-Hsien à Kiarostami et aux films expérimentaux ! Ce « déclin » annoncé par les critiques de sa génération a d’ailleurs été l’argument principal brandi contre son livre : James Monaco par exemple – célèbre pour son best-seller How to Read a Film[4] – reproche à Movie Wars de ne pas parvenir à « démontrer de façon convaincante que le cinéma est aussi vital et pertinent aujourd’hui qu’il l’était il y a 30 ans[5] » . Selon lui, le cinéma n’est plus, aujourd’hui, le lieu de l’innovation intellectuelle – Rosenbaum vivrait donc, avec ses anecdotes et sa cinéphilie à la française (il a vécu en France de 1969 à 1974, ses années formatrices), dans un déni rafraîchissant mais presque pitoyable ? A l’évidence, cette accusation condescendante d’idéalisme attardé fait l’économie de tout l’aspect non polémique de Movie Wars : pendant que les balles factuelles et les bombes argumentaires lui sifflent sous le nez, le lecteur prend mentalement note d’une myriade de feux d’artifices, mini-études sur des réalisateurs méconnus, trouvailles, pistes de lectures et de vision… Le chapitre final sur Welles, « Orson Welles as Ideological Challenge » vient à point nommé montrer que Jonathan Rosenbaum n’entreprend pas seulement de démystifier, mais de frayer une voie critique dans une culture cinématographique que trop de cassandres ont rendu, en effet, moribonde par leurs requiems répétés.

 

Charlotte Garson


[1] Version en-ligne du Chicago Reader où il dirige la section cinéma. www.chireader.com

[2] Dont Placing Movies : The Practice of Film Criticism, Berkeley, University of California Press, 1995 et d’une étude sur Dead Man de Jarmusch, Londres, BFI, 2000.

[3] Movies as Politics, University of California Press, 1997.

[4] Plusieurs fois réédité depuis 1977 (New York : Oxford University Press) et récemment transformé en CD-Rom.

[5] James Monaco, dans Cinéaste, vol. 26, n°4, automne 2001.

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