ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC...

ROSS MCELWEE

 

Né en Caroline du nord, Ross McElwee a été caméraman pour la télévision locale, avant d’étudier le cinéma au prestigieux M.I.T. de Boston dans un programme dirigé par le documentariste Richard Leacock (Primary). Il se souvient aussi avec passion de ses années d’études à Paris au milieu des années 70, au moment où ses passions – écriture, voyage, photographie – se sont nouées autour d’une vocation alors fragile : celle d’un documentariste en herbe. De l’herbe à la feuille, Cinefeuille l’a rencontré à Paris avec McElwee fils, Adrian (15 ans), qui apparaît « en enfant » et « en preneur de son » dans La Splendeur des McElwee.

 

Cinefeuille : Depuis Charleen (1978), avec votre professeur de lycée devenue une amie, vous filmez vos proches, votre famille ?

Ross McElwee : Oui, il faut croire que je ne peux pas m’arrêter de parler de ma famille ! Dans chaque film que j’ai fait, il y a cependant un problème, disons, public, comme la prolifération des armes nucléaires dans Sherman’s March, , l’influence du média télévisuel sur la société (en particulier américaine) dans Six O’Clock News… Dans La Splendeur, ce sont les méfaits du tabac. Mais j’essaie d’aborder ces sujets à travers mes relations familiales et amicales, pour raconter une histoire différente, plus à la façon d’un essai filmé que d’un reportage. Pour le tabac, l’idée m’est venue naturellement : comme je viens de Caroline du nord, l’Etat qui produit le plus de tabac, je me suis toujours dit qu’il y avait un film à faire là-dessus. Mais je ne voulais pas faire un film de plus sur cette question, ou un film anti-tabac. C’est la complexité psychologique de la dépendance au tabac qui m’intéressait – quelle serait donc ma porte d’entrée personnelle vers ce sujet ? Je me disais « On verra, peut-être dans mon prochain film ». Un jour, un cousin (pas celui que l’on voit dans La Splendeur, un autre) m’a envoyé un article sur mon arrière grand-père, grand fabricant de tabac ruiné par le grand fabricant Duke, et là, j’ai sauté sur l’occasion. J’avais besoin de ce lien avec ma famille. J’ai donc parlé à des parents en Caroline du nord, et au cours d’une conversation, l’un d’eux m’a recommandé d’aller voir mon cousin John, qui a une merveilleuse collection de films, dont l’un en rapport avec cet arrière grand-père. Quand j’ai vu les films, j’ai su que c’est sur Bright Leaf [Le Roi du tabac, Michael Curtiz, 1950] que le film s’ouvrirait. Je savais dès le début que Bright Leaf était une fiction, puisque ce film est tiré d’un roman, pas d’une histoire vraie. Mais je ne savais pas à quel point, quel degré de réalité historique Bright Leaf avait intégré. Cela a fait partie de ma recherche.

Cinefeuille : Comment opère le lien entre votre arrière grand-père, votre père (que l’on voit dans vos home movies dans La Splendeur, mais aussi dans Backyard et Time Indefinite, vous-même et votre fils Adrian ? Comment avez-vous juxtaposé toutes ces « feuilles » (leaves) ?

RMcE : Eh bien, c’est au spectateur de voir si le « feuilleté » marche, si la métaphore fonctionne, comme je le crois. C’est en effet un questionnement sur la transmission. Dans ma famille, cet héritage est un peu paradoxal, puisqu’on passe d’un fabriquant de tabac, mon arrière grand père, à une lignée de médecins qui tentent de résoudre, de réparer, presque de rédimer les méfaits du tabac. J’essaie de souligner ce paradoxe avec humour. Mais je m’interroge aussi sur la transmission des images dans une famille, qu’il s’agisse de photos ou de films amateurs. Que signifient ces images au moment où nous les enregistrons ? Au moment où nous les regardons, parfois 40 ans plus tard ?

Cinefeuille : Adrian, cette accumulation d’images que produit ton père sur toi, sur ta famille, que représente-t-elle pour toi ? Est-ce ennuyeux, d’être filmé tout le temps ?

Adrian McElwee : Ce sera intéressant à regarder dans quelques années, quand j’aurai son âge.

Cinefeuille : Mais le fait d’être toujours sous un objectif…

Adrian : Oui, c’est un peu énervant parfois, il le fait beaucoup. Mais je pourrai voir comment j’ai changé. Mon père m’a parlé de l’histoire de mon arrière arrière grand-père quand il préparait le film…

[Un carillon d’église sonne, fort et clair. Ross McElwee filme ma conversation avec Adrian.]

RMcE : Pour qui sonne le glas ?

Cinefeuille : Pour votre arrière grand-père…

Adrian : Ce qui m’intéresse chez cet aïeul, c’est qu’il est lié à cette université énorme, Duke University – dire que ç’aurait pu être McElwee University !

Cinefeuille : Tu iras étudier à Duke, plus tard ?

RMcE, Adrian : Non !

Adrian : Je ne voudrais pas leur donner plus d’argent qu’ils n’en ont volé [rires] et puis je voudrais aller sur la côte Ouest.

RMcE : La vérité, c’est que les Duke ont très bien réussi, et qu’ils ont fini par conduire à la faillite des dizaines de manufactures de tabac, en baissant leurs prix… Dans La Splendeur, je m’amuse avec l’idée que Duke et mon aïeul s’opposaient, mais en fait il ne s’agissait pas seulement de Duke et de lui, je suis sûre que plein d’autres marques ont été coulées par Duke. Je voudrais préciser, puisque je viens de filmer votre conversation avec Adrian, qu’il lui faut reconnaître une chose : je ne passe pas ma vie à le filmer ! Je dois filmer… quelque chose comme 0.04% du temps. Il voit mon visage de temps en temps, pas seulement l’œil noir de l’objectif !

Cinefeuille : Pour revenir au succès de Duke, dans le film, vous montrez à un moment son invention : la machine à cigarettes, qui a accéléré la fabrication et a permis un développement de la production phénoménal. Le fait que ce soit à une machine que votre « ennemi » familial doive sa réussite et que vous, vous exerciez un métier où la machine – la caméra – est l’outil principal, ce lien est-il voulu, pensé ?

RMcE : C’est implicite, vous faites bien de le relever. Je dis dans le film en off que Duke a créé « the ultimate consumer product », et en effet, cette production en masse, cette reproductibilité, c’est l’essence même du cinéma, de la caméra qui fabrique image après image, 24 par secondes.

Adrian : Mais chaque image est différente.

RMcE : C’est vrai, mais c’est un rapprochement symbolique. C’est une sorte de revanche prise sur Duke. Je produis des images également pour qu’elles soient consommées, comme des cigarettes. Dans le film je dis aussi, d’ailleurs, que je suis accro à ma caméra, que je tourne comme on fume. Mais c’est un personnage que j’endosse, la persona de mes films, ce n’est que partiellement vrai en ce qui me concerne.

Cinefeuille : Si vous n’êtes pas tout le temps en train de filmer – 0.04% du temps, c’est peu ! – alors comment avez-vous fait pour filmer ce rat qui apparaît dans le champ à un moment, sur un parking ?

RMcE : C’est de la chance ! Même chose que pour le chien qui traverse le cadre dans une autre séquence– que croyez-vous, que j’ai un lâcheur de rats ou un dresseur de chiens qui les lance avant chaque scène ? Quelqu’un m’a demandé combien de prises a nécessité cette scène avec le chien qui m’attrape la jambe près des statues, alors que ce n’était absolument pas prévu, bien sûr.

Cinefeuille : Si vous me permettez une association, quand vous parlez de la présence d’animaux dans le champ, on pense aussi aux petits enfants, et donc à Adrian, montré aussi petit, dans La Splendeur [rires] Quand il était petit, qu’il ne savait pas pourquoi vous le filmiez ou même que vous le filmiez – dans quelle mesure n’est-ce pas, de votre part, un vol ?

RMcE : C’est toujours un vol. Mais il faut voler avec amour et compassion. Je crois qu’on le perçoit à l’écran. On voit bien dans la façon dont je le filme que mon fils n’est pas – merci du compliment – un rat ou un chien ! [rires] Quand les gens ne veulent pas être filmés, ils me le disent, et j’arrête : c’est simple [en français].

Cinefeuille : Vous êtes aussi enseignant, à Harvard. Est-ce ce type de s que vous enseignez ?

RMcE : Non, tout, de la fiction aussi. Je ne montre jamais mes films dans mes cours, même si les étudiants les voient souvent par ailleurs. Ce genre de documentaires n’est pas pour tout le monde. Ce serait très ennuyeux d’ailleurs, si tout le monde faisait des films autobiographiques !

Cinefeuille : Oui !

RMcE : Je vous trouve bien prompte à acquiescer ! [rires]

Cinefeuille : Adrian, si on suit cette idée : les films de ton père t’intéressent-ils seulement parce que c’est ton père qui les fait ? Autrement dit, irais-tu voir ses films s’il n’était pas ton père ?

Adrian : Disons que si je ne le connaissais pas et qu’on jouait Matrix dans la salle d’à côté, j’irais voir Matrix !

RMcE : Ah, mon fils, mon fils… [en français]

Adrian : Il faudra qu’il change de style, sinon au bout d’un moment, ce sera… répétitif. Cette voix narrative en off, je ne dis pas que c’est mauvais, mais…

RMcE : Oui, c’est toujours possible, d’enlever la voix off, mais j’aime écrire cette narration, qui est assez difficile à rédiger. La juxtaposition est, sinon unique, originale. Si je brisais cette continuité que j’ai tissée de film en film, cela pourrait marcher, mais j’aurais l’impression de casser quelque chose. Adrian m’encourage toujours à faire de la fiction. Mais c’est tout de même intéressant que mes films puissent apparaître, avec les années, comme un seul long film, qui documente la vie des gens dans la durée – mon amie Charleen, par exemple, est dans six de mes films, sur 25 ans – un quart de siècle ! Mes enfants y grandissent, mon personnage change, il y a aussi des morts. Il me faudrait donc une très bonne raison pour interrompre ce travail. Il y a un documentariste anglais, Michael Apted qui a réalisé Seven Up, Fourteen Up, etc. : il suit les enfants depuis leur 7ème année, tous les 7 ans, et il en est pour l’instant à 42 ans. Mais il fait aussi des fictions hollywoodiennes, un thriller, un James Bond...

Adrian : Tu pourrais juste faire une pause, et revenir à tes documentaires dans plusieurs années, il y aurait des changements encore plus spectaculaires.

RMcE : Hier soir nous étions à la première d’Agents secrets, il y avait des centaines de photographes. Adrian m’a dit : voilà ce que tu devrais faire !

Cinefeuille : Avez-vous peur de sauter le pas de la fiction ?

RMcE : Je n’envisage pas le documentaire comme une pré-fiction, un Rubicon à franchir. C’est une forme en soi, reconnue par le cinéma (enfin, relativement), donc il n’y a pas de nécessité d’en sortir, sauf si on s’y ennuie.

Adrian : L’idée, ce serait d’élargir ton public. Michael Moore, par exemple, est aussi documentariste, mais des gens de mon âge vont voir ses films.

Cinefeuille : Comment se fait-il que j’aie eu, avant de venir vous interviewer, le pressentiment que Michael Moore…

RMcE : … s’inviterait ! – Il s’invite toujours – surtout quand mon fils lui ouvre grand la porte !

Cinefeuille : Voilà en effet un modèle de succès, aux Etats-Unis, du documentaire. Même s’il est très critiqué ici.

RMcE : Je croyais que ses films marchaient très fort en France.

Cinefeuille : Certes, mais il est parfois accusé de démagogie.

RMcE : Oui, il n’est pas subtil, ses opinions politiques très fortes dominent ses films, il ne tente pas de rendre les choses complexes. [Le carillon de l’église d’à côté sonne à nouveau]. Il est contre les armes, donc tout ce qui est lié à leur fabrication, tout propos favorable à leur usage, est mauvais. Dans la vie, on sait que ce n’est pas vrai, que c’est toujours plus compliqué. Mais c’est son approche du cinéma, et il parvient à provoquer chez les gens la colère, c’est réussi. Il a aussi contribué à ouvrir la voie au documentaire en salles, pour des gens comme moi. L’ironie du sort, c’est que Michael Moore m’a écrit avant que je finisse Sherman’s March pour me demander de voir les rushes de Roger and Me, son premier documentaire, et me demander conseil.

Cinefeuille : Que lui avez-vous conseillé ?

RMcE : C’étaient des conseils très précis, 17 ou 18 points que j’aurais modifiés dans le film. Par exemple : « Oublie la  chanson des Beach Boys »

Adrian : Mais les gens aiment ça, justement, c’est agréable.

RMcE : Pour moi, le problème n’était pas que c’était agréable mais que cette chanson soulignait trop lourdement, de façon trop ironique, les images. Il n’en avait pas besoin. Le plus drôle, c’est qu’à la fin je lui ai dit « Tu sais, c’est dur d’être un documentariste, si tu n’as pas de succès cette fois-ci, ne t’inquiète pas, le prochain film marchera ! » J’ai appris qu’il avait vendu son film 2 millions de dollars à Warner Bros six mois plus tard – sans tenir aucun compte de mes conseils !

Adrian : Mais vous êtes toujours en bons termes.

RMcE : Bien sûr. Il est sympa. 

Cinefeuille : Répondrez-vous un jour à la question de votre père, que vous citez dans La Splendeur, à propos de votre manie de filmer : « Pourquoi ? » ?

RMcE : C’est vrai, sincèrement il ne comprenait pas pourquoi je filmais. Cela a été très gratifiant pour lui de voir le succès de Sherman’s March. Mais je ne pouvais pas expliquer à mon père que je filmais en espérant en faire un jour mon métier, alors que mon frère était en médecine, où on obtient un diplôme après un nombre donné d’années, un salaire déterminé… Rien n’est garanti dans le « business » du cinéma. Sherman’s March, qui a récolté 1 million de dollars (ce qui est beaucoup pour un documentaire aux USA), a été montré dans 250 salles américaines, a voyagé dans des festivals… Mais le succès ne garantit rien pour la suite, même s’il a été plus facile pour moi de trouver du financement. Chaque montage financier est différent. [La cloche sonne encore]

Cinefeuille : Pour La Splendeur, quelles étaient vos sources principales ?

RMcE : Surtout la chaîne PBS aux USA, Channel Four à Londres. ZDF coproduisait mes films avant la chute du Mur de Berlin. La Warner ne m’a pas donné d’argent mais m’a autorisé à utiliser les extraits de Bright Leaf/Le Roi du tabac dans La Splendeur.

Cinefeuille : Vos projets ?

RMcE : Je n’en ai pas, pour l’instant, sinon celui de faire une pause. Ces films, vous savez, sont difficile à faire, à finir surtout, à monter (avec un ratio d’1/10). La Splendeur a pris cinq ans…

Adrian : Si tu en fais un autre, j’aurai 20 ans !

Cinefeuille : Tu vivras sur la côte Ouest…

RMcE : Ce sera trop loin d’aller le filmer là-bas, c’est d’ailleurs sans doute pour cela qu’il partira ! Mais les voyages font partie du budget de production, et aussi du plaisir de faire des films. 

Entretien réalisé à Paris par Charlotte Garson le 2 avril 2004. Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés.

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Filmographie de RossMcElwee

Charleen, (1978), 16mm, 60 mn ; Space Coast, (1978), 16mm, 90 mn ; Resident Exile, (1981), 16mm, 30 mn ; Backyard, (1984), 16mm, 40 mn ; Sherman's March: A Meditation on the Possibility of Romantic Love in the South During an Era of Nuclear Weapons Proliferation, (1986), 16mm, 155 mn; Something To Do With the Wall, (1990), 16mm, 90 mn; Time Indefinite, (1993), 35mm, 114 mn; Six O'Clock News, (1996), 35mm 103 minutes; Kosuth, (1997), digital video, 8 mn; Curating, (2002), digital video; La Splendeur des McElwee (Bright Leaves), (2003), 35 mm, 107 mn.