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Le viseur et la visée

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The “I” of the Camera: Essays in Film Criticism, History, and Aesthetics,
William Rothman. Second Edition, Cambridge University Press, coll. Cambridge
Studies in Film, 2004, 389 p.
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Pour qui lit sans difficulté
l’anglais, ce recueil signé d’un professeur de l’Université de Miami
spécialiste de Stanley Cavell s’avèrera d’emblée nourrissant – à la fois
savoureux et roboratif. Publié pour la première fois en 1988, il est
presque devenu un classique parce qu’il brasse avec une aise et une
sensibilité étonnantes des pans entiers du cinéma classique. Griffith,
Hitchcock, Wilder, Hawks, Ford, Renoir, Visconti : « tout le monde » est
là ! Mais plutôt que de gratifier l’académie d’une tartine historique de
plus ou d’un remâchage chronologique, Rothman rend à chaque article sa
problématique propre, sa nécessité. Ainsi le chapitre 5, « The Ending of
City Lights », sans se poser comme une synthèse sur le burlesque, pointe
d’emblée de manière simple mais dense l’opposition Chaplin-Keaton. « Au
cœur du comique de Keaton gît un vœu secret : être un pur observateur.
Dans le comique de Chaplin, le souhait est de mettre un terme à sa
séparation d’avec le monde. Les conditions du cinéma comme médium servent
à Chaplin de métaphore des barrières que les êtres humains tentent de
dépasser dans leur quête pour devenir pleinement humains. » (1)
Rothman ne circonscrit pas son objet d’étude de manière thématique ou
géographique ; les films les plus divezrs peuvent être cités tant qu’ils
participent de la profonde cohérence de s on propos. Ainsi le chapitre
suivant consacré à The Goddess, film chinois de Wu Yonggang (2),
côtoie celui dédié au sex symbol des années trente Jean Harlow (dans
Red Dust de Victor Fleming avec Clark Gable) et Capra précède de peu
Rohmer. Pas non plus de choix entre attention aiguë au détail et pensée
synthétique par genre : la lecture de The Goddess est ainsi
l’occasion de réfléchir sur le mélodrame occidental et oriental ; deux
chapitres sur les méchants au cinéma comprennent des analyses précises de
La Grande Illusion et d’Assurance sur la mort.
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Alors quel fil relie toutes
ces analyses ? La mise en scène, et plus précisément, le point de vue,
tarte à la crème de l’approche critique certes, mais assez peu souvent
abordée frontalement de peur des lapalissades (les innombrables articles
sur la caméra subjective et son illustration-pensum, La Dame du lac
de Robert Montgomery). On connaît aussi trop bien les documentaires « à
point de vue », ils sont signés
Michael Moore,
prépensés pour le spectateur et coupés-collés à truelle. Le point de
vue, merci ! Il s’agit évidemment de bien autre chose ici, dans ce « I »
de la caméra qui est aussi son « eye » (œil), que d’une analyse de la
rhétorique subjective au cinéma. De manière plus ambitieuse, Rothman
prend en compte les mouvements de caméra, les coupes, le jeu d’acteurs,
bref l’ensemble des processus de signification à l’œuvre dans la mise en
scène pour reconsidérer sérieusement la marque de l’auteur au cinéma.
L’exemple le plus éclatant de la présence complexe de l’auteur dans sa
mise en scène est celui de Jean Renoir, abordé par Rothman en deux
temps, La Règle du jeu puis Le Fleuve, deux tournants dans
l’œuvre du cinéaste : 1939 avant son exil aux USA, et 1951 avant
l’ouverture de son cycle sur l’esprit européen fin-de-siècle. Dans La
Règle du jeu, au grand dam de son producteur, Renoir s’est octroyé
un rôle-clef, celui d’Octave, ami un peu loser du couple adultère La
Chesnaye mais également camarade de l’infortuné prétendant de Mme de la
Chesnaye, André Jurieu : « Tu la verras, j’en fais mon affaire »,
promet-il à l’aviateur au bord du suicide, bercé de faux espoirs par la
marquise. Entremetteur, Octave est aussi, comme son costume d’ours le
suggère lors du spectacle à la Colinière, un balourd de première.
N’envoie-t-il pas à la mort son Jurieu qui se fera tirer comme un lapin
par un mari jaloux dans la véranda où lui Octave devait rejoindre la
marquise ? Quelle mouche l’a piqué aussi d’avouer son amour à celle-ci,
alors qu’il avait toujours traitée en bonne amie ? Quelle farce de la
maîtrise joue-t-il lorsqu’il mime pour elle, sur le perron monumental de
la Colinière, le père défunt de la marquise, chef d’orchestre de son
état ? Avec La Règle du jeu – c’est l’argument de Rothman –,
Renoir inscrit comme jamais son statut d’auteur dans la fiction, mais il
le liquide par la même occasion, dénonçant cette présence comme une
suprême « grande illusion » : coincé dans sa peau d’ours qu’il demande à
chacun de lui ôter, tel est l’auteur-Octave pris dans les rets de sa
propre maîtrise narrative, déjoué par sa devise (« tout le monde a ses
raisons ») et pour finir s’expulsant du château comme le dernier des
ratés en compagnie du braconnier. Ce serait cela, la règle du « je »
renoirienne : braconner dans les terres de ses films plutôt que d’y
chasser en plein jour. Le départ nocturne d’Octave escamote le geste
choquant de Renoir filmant la mort d’un lapin comme un documentaire et
insérant ce plan eisensteinien dans la séquence de la partie de chasse.
Dans un autre chapitre, Rothman revient sur la comparaison entre chasser
et filmer, souvent faite à propos de Nanouk l’Esquimau de Robert
Flaherty. Rothman a par ailleurs déjà exploré la question d’une sorte de
pulsion meurtrière du regard d’Hitchcock (envers le spectateur, en
particulier dans la scène de douche de Psychose), dans son livre
Hitchcock, The Murderous Gaze (3).
Dans cette perspective, on ne s’étonnera pas que The « I » of the Camera
s’achève sur la violence au cinéma, et plus particulièrement sur la
manière américaine de la représenter, dans la mesure où le Code Hays l’a
canalisée jusqu’aux années soixante. Est-ce parce que le Code prohibait
certains actes violents que les théoriciens américains du cinéma ont
souvent tendance à devenir des « ventriloques culturels » (3),
c’est-à-dire à faire parler les films en y projetant leurs propres
interprétations ? Réfutant cette vieille scie antithéorique (vous
imaginez du sens là où il n’y a pas d’intention de sens), Rothman
retourne le problème : « En Amérique, le problème de la Théorie n’est
pas qu’elle nous pousse à museler la voix des autres en croyant avoir
avec eux une vraie conversation. C’est qu’elle nous fait croire que nous
parlons de notre propre voix alors que nous faisons du playback. En
pleine transe théorique, les Américains ne deviennent pas ventriloques.
Ils deviennent marionnettes. »
Charlotte Garson
(1) Notre traduction (comme toutes les autres citations qui suivent).
(2) Désormais disponible en DVD dans une édition du festival de cinéma
muet de San Francisco :
http://www.silentfilm.org/products/book1.htm
(3) Avec son autre chapitre sur Renoir – sur Le Fleuve cette fois
– Rothman boucle la boucle des possibilités du « je » de l’auteur. Il
voit dans Le Fleuve une harmonie rare entre la voix off
rétrospective d’une Anglaise d’un certain âge, la jeune fille qu’elle se
souvient avoir été à 13 ans, et les plans documentaires – encore – que
Renoir tourna en Inde en attendant l’arrivée du
matériel. Rothman montre les ponts entre ces différents régimes d’images
et de sons, où l’auteur n’est plus surprésent puis auto-expulsé, comme
dans La Règle du jeu, mais où il épouse au contraire le
panthéisme qu’il dit découvrir dans la culture hindoue. Présent dans
tous ses personnages « même dans le lapin Hoppity », l’auteur du
Fleuve s’identifie aussi à la voix off, trouvant la juste distance
entre le choc d’une culture qu’il vient de découvrir et la conscience de
son propre background culturel qui occasionne un retour à la France la
plus française qui soit, boulangiste et cancanante, la Belle époque de
French Cancan.
(4) L’expression est de Paul Willeman (University of Ulster), auteur
notamment de Looks and Frictions : Essays in Cultural Studies and
Film Theory (BFI, 1993).
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