Séries
C'est nouveau, Cinefeuille s'essaie à la série télé, pourquoi ? lisez ci-dessous; sinon d'ores et déjà au programme des textes sur :
24 heures chrono
Alias
Ally Mc Beal
Buffy, la tueuse de vampires
CSI : Miami (Les Experts Miami)
Dark Angel
X-Files (Au delà du réel)
Des séries en quête d'auteurs…
À Hollywood, les séries sont reines ! À tel point que Stephen Hopkins, réalisateur de «24 Heures chrono», peut déclarer: «avant, la télé était faite pour les enfants et le cinéma pour les adultes. Aujourd'hui, c'est le contraire. Le spectateur de télévision est en attente d'une complexité que celui du cinéma a renoncé à recevoir.»1 De fait, le succès de «24 Heures» ou d'«Alias» ne font que renforcer un sentiment que les années quatre-vingt-dix ont fait émerger: il y a plus d'invention dans le petit écran que dans les produits standards que les Majors déversent désormais dans nos salles. Retour sur un phénomène, avec une question de fond à la clef : quid de la politique des auteurs en la matière ?
En 1993, Journal Intime de Nanni Moretti se moquait avec beaucoup d'ironie des séries télé. Un intellectuel, Gerardo, spécialiste de James Joyce et d'Homère, découvre avec «Santa Barbara» un genre qu'il a toujours décrié sans jamais le connaître: le soap opera. Accro d'emblée, il loue cette forme d'écriture qui fait le pont entre le savant et le populaire, l'ancien et le moderne. Au point de demander à des touristes américains en vadrouille sur les pentes du Stromboli, le dénouement de la crise développée par la série. Et Nanni – l'alter ego du cinéaste – de regarder avec détachement et compassion la nouvelle lubie de son ami universitaire.
Fausses héritières des séries B
Dix ans plus tard, force est de constater que notre regard sur les séries télé a changé et que les soap operas ne sont qu'un genre parmi les multiples formes offertes par la télévision en la matière. Sitcoms («Friends», «Absolutely Fabulous», «H»), dramedies («Ally McBeal», «The Sopranos»), dramas, etc.: nous sommes bien loin de ces mélos qui déclinent à l'infini les luttes de pouvoir et les conflits familiaux dans des décors inamovibles. Mieux, des œuvres télévisuelles comme «Dream On», «X-Files» ou «Alias» nous mènent à penser que ces fausses héritières du cinéma B des années trente peuvent faire preuve de plus d'invention que les produits standard d'Hollywood.
D'incroyables structures narratives
De fait, les meilleures séries combinent, au fil des saisons, le développement d'une histoire continue et la résolution d'intrigues différentes à chaque épisode, donnant lieu à de subtils télescopages. Seule une scansion en 24 unités d'une heure peut permettre un pari aussi fou que celui de «24 Heures chrono»: suivre en temps réel l'enquête de Jack Bauer qui doit déjouer un complot et résoudre de sérieux problèmes familiaux. D'ailleurs, comme l'a souligné Martin Winckler2, le temps est la clef de voûte des séries. À partir d'une situation donnée, en perpétuelle évolution, les personnages se modifient, vieillissent, disparaissent et se renouvellent, renvoyant à notre propre temporalité, aspect que ne peut développer qu'occasionnellement le cinéma.
Enfin, les séries proposent des miroirs à nuls autres pareils de nos sociétés. Les cas de consciences des professeurs de «Boston Public», des avocats de «The Practice» ou des médecins de «Chicago Hope» sont au cœur de nos questions les plus contemporaines. De la peur de l'autre dans «Buffy» à la présence de la mort dans «Six Feet Under», de l'angoisse du complot étatique dans «X-files» à la menace terroriste dans «Alias», les séries remuent toutes les angoisses de notre temps, véritables inconscients à ciel ouvert de notre époque.
La patte du scénariste-producteur
Pour esquisser une dernière distinction de taille avec le cinéma où le réalisateur est tout puissant, c'est le scénariste-producteur qui est le maître d'œuvre incontesté des séries. Ici les réalisateurs sont souvent médiocres et toujours interchangeables. Non, le véritable auteur est celui qui rédige la bible, profile les personnages, prend les décisions concernant les décors, la musique, etc. David Chase («The Soprano»), David E. Kelley («Ally McBeal»), Chris Carter («X-Files»), Darren Star («Sex and The City») ou le vétéran Steven Bochco («NYPD Blue») sont des noms qui ont définitivement marqué le genre3.
Bertrand Bacqué
1. Cf. Les Cahiers du cinéma n°581, juillet-Août 2003.
2. «Les miroirs de la vie. Histoires des séries américaines», Le Passage, 2002.
3. Les références de ce panorama sont essentiellement américaines. Il est vrai qu'à quelques exceptions près, le meilleur de la production vient d'outre-Atlantique. En Europe, outre le manque de moyens, le cahier des charges imposé par les télévisions bride considérablement la créativité des auteurs. Et rares sont les réussites telles que «Police district».