THE SILENCE OF GREEN

 

 

Documentaire, 2001. Autriche. Prod., Réal., Im., Mont. Andreas Horvath. Mus. Samuel Barber. 48 mn. Mention spéciale au Festival du Réel à Nyon, 2002.

A la fois film « de photographe » par excellence et enquête politique, The Silence of Green tire précisément son suspens insoutenable de cet étrange mélange. En deux semaines de tournage dans les verts pâturages de l’Angleterre septentrionale, l’Autrichien Andreas Horvath parvient à instiller un sérieux doute quant aux mesures soi-disant sanitaires d’élimination à grande échelle de troupeaux susceptibles d’être atteints de la fièvre aphteuse.

Reprenons : début 2001, la fièvre aphteuse (foot and mouth disease) fait les gros titres ; en mai, tout semble sous contrôle, mais bizarrement, le Ministère de l’Agriculture décide de faire abattre des troupeaux dans le Nord du Yorkshire, région où aucun cas n’a été signalé. Ferme après ferme, Horvath demande (quand on l’accueille) et se demande (les policiers aux trousses) quelles pourraient être les raisons d’un tel massacre. De loin (mais pourquoi lui interdit-on de filmer ?), il fouille le gazon de sa caméra. Peu à peu, c’est un scénario à la Blow Up qui gagne cette paisible campagne anglaise : ce n’est plus, comme le protagoniste du film d’Antonioni, un cadavre qu’il débusque dans l’herbe, mais des monceaux d’ovins systématiquement liquidés. Or si ces bêtes sont contagieuses, pourquoi les agents de l’Etat les regroupent-elles non pas autour des cas suspects mais ailleurs, faisant marcher le troupeau pour aller l’éliminer plus loin, risquant du même coup de contaminer des zones saines ? Comme dans Blow Up, plus on fouille, plus le mystère s’épaissit.

Il faut pousser plus loin la comparaison avec Blow Up, plus loin que le seul usage du téléobjectif comme témoin d’un meurtre. Plus profondément, Horvath en arrive – mais délibérément, lui – à transformer en accomplissement plastique son enquête de terrain. N’était-ce pas le cas de l’infortuné Thomas (David Hemmings) lorsque, montrant ses élargissements macabres à des amis dans le but de documenter un meurtre, il se faisait complimenter pour ses talents de photographe abstrait ? Or avec sa musique à la Bernard Hermann, sa voix-off et surtout une composition quasi-picturale des plans, The Silence of Green expose avec la puissance de son grain de super-8 toute l’ambition de son travail formel. En d’autres termes, s’il s’agit d’enquêter sur ce qui pourrait devenir l’un des scandales majeurs du gouvernement de Tony Blair (l’éradication délibérée de 35% des exploitations agricoles dans un pays où le secteur agricole peut être considéré comme « trop important »), l’entreprise est indissociable d’une quête plus souterraine, presque métaphysique. Un requiem. Des plans récurrents de l’église du village, avec la messe en voix-off, sont montés en parallèle avec ceux des exterminations de moutons ramassés à la pelleteuse (étrange écho d’un Nuit et brouillard animal). On en vient à douter : s’agit-il bien d’un montage parallèle, ou ces deux coups de feu dans la tête d’un mouton se situent-ils vraiment derrière l’église où se recueillent les paysans, priant sans doute pour l’arrêt de l’holocauste ? Les chants liturgiques viennent non pas rompre mais épaissir le « Silence » du titre. Au delà de ses inquiétantes bases factuelles (au demeurant à vérifier, par exemple en surfant sur www.defa.gov.uk), le film s’interroge sur la permanence de l’ordre, la puissance du non-dit : comme si le nom même de la maladie, foot and mouth, était lourd de sous-entendus. On pourra penser que par sa perfection formelle, le film mine son « message », ou s’embarquer au contraire « à oeil perdu » dans ces quarante-huit minutes anti-bucoliques, à la violence proprement gionienne.

 

Charlotte Garson

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