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Il pèse également toutes les conséquences de l’avènement du DVD, équivalent selon lui du codex qui remplaça le volumen car il brise en chapitres le déroulé d’un film (p. 41). Même en-deçà du numérique, la lecture syncopée et idiosyncrasique le magnétoscope « recouvre de violence chorégraphique, confère un accent expérimental, décuple la dimension figurative du film le plus sot » (p. 38). Voici donc le cinéma à la fois ouvert au geste (et même, pour le Godard de Histoire(s) du cinéma, à la geste) de la comparaison et collectionné par une cinéphilie maniaque qui enregistre les films sur des chaînes câblées et substitue à toute évaluation esthétique « une culture de surveillance, une imagerie de mise en veille » (p. 30). Dans son opuscule frappé de l’effigie de Fantômas et publié en 1992, Conserver, montrer, Païni évoquait déjà le nécessaire passage, pour une Cinémathèque digne de ce nom, du stade des « accumulations et des inventaires » à celui « des confrontations et des évaluations[3] ». La première partie du Temps exposé prolonge donc, malgré son départ de la Cinémathèque française (où il était entré en 1991), son programme pour un « musée pour le cinéma », par exemple en revenant en introduction sur l’exposition « Hitchcock et l’art », qui devait à l’origine coïncider avec la réouverture du Musée du cinéma à Chaillot mais qui a finalement eu lieu au Centre Pompidou. (Ces précisions ne tiennent pas de l’anecdote, car les liens entre l’institutionnel et l’esthétique constituent le point nodal de ce livre). L’exposition Hitchcock, doublement « auteuriste » (voyage dans les obsessions d’un cinéaste mais aussi dans l’espace-cerveau du critique-commissaire les restitue) produit chez le spectateur un « choc entre deux temporalités, celle objective imposée du dehors par le mouvement des images de cinéma et celle subjective qu’impose le regardeur aux figurations peintes, sculptées et photographiques » (p. 17) ; elle a ainsi joué le rôle de transition d’une institution à une autre, car Dominique Païni a pu y esquisser ce qui le fascine chez les plasticiens, à savoir rompre la linéarité cinématographique par la scénographie d’un accrochage. Le second sens du temps « exposé », c’est donc le passage de la séance à l’exposition, la présence d’images en mouvement projetées dans des expositions de plasticiens[4]. « Le film ‘s’expose’ en défilant en boucle dans des ‘installations’ et, inversement, la peinture et la sculpture sont montrées dans les musées selon des enchaînements qui empruntent à des principes de montage, d’éclairage et de rythmes d’apparition hérités de la sphère audiovisuelle contemporaine » (p. 47). En une brillante comparaison avec l’allégorie de la caverne et le commentaire de Diderot d’un compte rendu de rêve d’un tableau de Fragonard, Païni rapproche les « installateurs » (un mot bien paradoxal pour ces gens du « voyage des images » jamais installés) des colporteurs, « qui empruntent le transport lumineux des images pour éblouir, épouvanter, éduquer, charmer, divertir ». (p. 48). L’exergue d’Antonin Artaud prend alors tout son sens : « Faire servir [le cinéma] à raconter des histoires, une action extérieure, c’est se priver du meilleur de ses ressources, aller à l’encontre de son but profond », exergue mise en écho dans l’épilogue du recueil par une citation d’Abbas Kiarostami contre le cinéma narratif, et par une étude du ralenti au cinéma, « allure dissemblante contre la ressemblance photographique » (p. 101) : l’ouvrage offre donc en creux un manifeste pour le cinéma expérimental, « dispositif interprétant plutôt que représentatif », « temporalité interprétante qui restituerait la durée de vie intérieure du cinéaste » (p. 59). Les altérations du film qu’effectuent des artistes comme Douglas Gordon ou Pierre Huygue ou, pour les plus jeunes, Sam Taylor-Wood, Pipilotti Rist et Doug Atken (et plus rarement les cinéastes, comme Atom Egoyan[5]), consistent à « désublimer l’art du film » (p. 67) par l’anamorphose, le retranchement, la fragmentation ou la banalisation de ses images-icônes. Pourtant, nombre de ces installations recréent dans des galeries des espaces cubiques obscurs et silencieux (sacrés ?) en une « exportation structurale du cinéma dans l’espace du musée » (p. 69). C’est alors moins l’image qui est exposée que la matérialisation d’une durée : « ce qui justifie cette perturbation écologique entre les arts plastiques et l’image mouvement, est la représentation du temps, le temps comme matériau modelable et exposable, isolable et contemplable. » (p. 73) Une « perturbation » qui trouve son origine chez des cinéastes comme Antonioni ou Straub et Huillet (auxquels deux chapitres sont consacrés), qui sont parvenus à « rendre imaginable par les artistes le principe d’exposition d’une image mouvante qui trouve sa justification artistique dans son seul écoulement temporel » (p. 74) Dans la dernière partie du recueil, intitulée « Le film comme matériau », la question de la restauration des films réapparaît, mais « à un autre tour de spirale » dirait Roland Barthes, puisque le lecteur garde en tête les articles qui précèdent sur les manipulations et les déformations diverses que subit le film entre les mains des cinéastes expérimentaux et des vidéastes. Avec la question de la restauration revient celle de la duplication : comme le montre l’histoire des premières grandes cinémathèques – qui s’échangeaient des copies pour faire des contretypes, donc de nouveaux négatifs à partir de positifs –, sauvegarder, « c’est s’éloigner d’un matériel retrouvé (original ou non) » et « le reporter sur un support de sécurité » : c’est donc « ajouter une génération au matériel qui supporte l’image » (p. 85). Et l’auteur de proposer que cette « génération » supplémentaire soit effectuée par des cinéastes contemporains, « comme les artistes maniéristes le faisaient sur l’art antique » (p. 90), évoquant déjà les montages d’extraits de Godard ou d’Alain Fleischer. Le film à restaurer aurait alors le statut de found footage non anonyme… Un film au titre éloquent, Protéa (de Victorin Jasset), est choisi comme exemple du caractère éphémère de toute restauration de film, incomplète et susceptible de modification en fonction des découvertes ultérieures, et possédant une historicité propre[6]. Comme Jean Epstein, figure tutélaire qui hante les pages du Temps exposé, Dominique Païni réaffirme son souci d’écrire et de programmer en mettant en parallèle le muet et l’expérimental. Il refuse obstinément de s’interdire les films narratifs (placer Raoul Walsh à la fin de son recueil est en cela significatif) et, fidèle à la redécouverte de l’ancien à partir du moderne auquel l’invita le groupe Zanzibar (dont Philippe Garrel), propose dans ce livre grouillant d’images mais dénué d’illustrations, un étonnant équilibre entre manifeste théorique et sensorialité du rendu. Spectateurs-flâneurs et programmateurs n’auraient nul devoir de mémoire, si ce n’est celui d’une mémoire involontaire. Charlotte Garson [1] Ce qui faisait déjà du cinéma la bête noire de Roland Barthes : dans l’article de 1975 que cite D. Païni, « En sortant du cinéma », le sens de sortie revêt tout autant un sens théorique (rejet du médium pour son caractère hypnotique) que celui d’une claustrophobie avouée. [2] Loin de rejeter la reproductibilité en des termes benjaminiens, Païni l’aborde par le biais de l’obsession hitchcockienne dont il a fait le fil conducteur de son exposition « Hitchcock et l’art » : la ressemblance. Angoissante chez le réalisateur de Vertigo, elle se fait possibilité de comparaison, méthode fructueuse et condition de possibilité d’une histoire de l’art pour le Malraux des Voix du silence (c’est la reproduction photographique qui fonde l’histoire de l’art) et pour Jean-Luc Godard (Histoire(s) du cinéma utilise ainsi, selon lui, la vidéo). [3] Conserver, montrer. Où l’on ne craint pas d’édifier un musée pour le cinéma, Yellow Now, 1992, p. 32. [4] Dominique Païni était le commissaire de l’exposition « Les Transports de l’image » au studio d’art contemporain Le Fresnoy en 1998 (catalogue Hazan/Le Fresnoy). On peut regretter l’absence d’un texte sur une autre exposition : “Into the Light : The Projected Image in American Art 1964-1977” (Whitney Museum, New York fin 2001). Voir également les textes de Jean-Christophe Renoux, Yann Beauvais et Raymond Bellour dans le dossier”Le cinéma après les films”, Art Press, 262, novembre 2000. [5] Cinéaste « non expérimental » (De beaux lendemains, Le Voyage de Felicia…) qui a cependant toujours mené une réflexion métafilmique. Il est l’auteur, récemment, d’une installation intitulée Steenbeckett à partir de fragments de son film adapté de la pièce de Beckett La Dernière bande en partie projetés sur une table de montage Steenbeck (Artangel, ex-Museum of Mankind de Londres, mars 2002). [6] Le même débat a lieu chez les restaurateurs d’œuvres plastiques mais aussi les chercheurs de la critique génétique qui transcrivent, éditent et analysent des manuscrits d’écrivains. Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |