LE TEMPS RÉELLe cinéma repose sur la création d’un espace-temps qui lui est propre : il enferme le spectateur dans une salle noire, l’oblige à faire coïncider son temps à lui, le temps de la projection, et le temps du récit. Le temps réel fait correspondre ces deux temps. Tous les films ont des moments de temps réel, mais s’offrent rarement le luxe d’en faire un art poétique, de l’étendre à tout le film. Le spectateur change alors de statut pour être deux choses complètement contradictoires : ou bien un pur objet, ou bien un sujet.
Le temps réel, comme suspense
Dans la série 24 heures chrono, ou dans des films policiers, le temps réel crée un suspense. L’action est non ellipsée, afin de faire coïncider le regard du spectateur et l’objet de ce regard. Il n’y a plus de distance dans ces moments d’adéquation. Le spectateur se projette dans l’action, s’identifie.
C’est le moment dans Les Enchaînés d’Hitchcock où Ingrid Bergman et Cary Grant se rendent dans la cave pour fouiller. Chaque geste compte, chaque pas du mari qui approche, chaque centimètre de la bouteille qui est au bord de tomber, chaque regard qui attend l’approche de l’ombre menaçante. Le spectateur est ici le jouet d’Hitchcock. Ce temps peut aller plus loin que le temps réel, et être du temps étendu grâce au ralenti, ou même plus simplement par une dilation des plans, par le plan séquence, ou par le découpage, la multiplication des plans.Le temps réel, comme preuve du réel
A l’inverse, mais est-ce vraiment l’inverse, le temps réel prouve le réalisme. C’est le cas de Cléo de 5 à 7 de Varda, qui dure 1h30 et raconte 1h30 de la vie de Cléo. L’heure s’inscrit sur l’écran, comme un compte à rebours. Ce concept est efficace car il y a l’attente de la nouvelle de résultats d’une éventuelle maladie. La question du film devient donc : Comment Cléo comble-t-elle le temps qui lui reste avant de savoir ? Ce qui est un prélude à la question plus essentielle du temps qui lui reste à vivre. On voit Cléo chanter, se promener, faire une rencontre, en temps réel. Chaque détail réel nourrit le film, et un peu comme dans Le Goût de la cerise de Kiarostami, donne une évidence à la valeur de la vie. Le temps réel de la séquence chez Hitchcock ou du film chez Varda recrée, construit une illusion de temps. C’est le temps du récit qui submerge le spectateur.
Le temps réel, comme participation
Mais le temps réel peut aussi le rendre actif. Dans le cas des films participatifs, il est mis face à un écran qui n’est plus lisible en tant que tel. Les signes perdent leur caractère d’évidence pour devenir opaques, et libres d’interprétations. Jeanne Dielmann de Chantal Akerman propose 3h20 de gestes de Delphine Seyrig. Elle pèle des pommes de terre, se lave les mains, met la table, traverse un cadre très large de l’entrée à la sortie. On peut changer de plan et la voir continuer son action de profil si elle était de face, mais l’action est préservée, presque jamais ellipsée. Cela crée un effet de mystère : on ne nous montre plus quoi voir, mais on nous propose un monde non décrypté. Le sens fuit dans les détails pour n’exister que dans un tout, une forme film, un concept. C’est la répétition des mêmes gestes, mêmes et différents à chaque fois, qui fait du plan, un signe lui aussi, pur et hermétique.
Le film a alors un statut différent, il est exposé, c’est-à-dire qu’il sort de lui-même pour appartenir au spectateur, ou lui échapper. Avec ce temps réel-là, le cinéma cesse en partie d’être un art figuratif pour se plonger dans l’abstraction. Akerman filme frontalement, toutes les lignes sont donc quadrillés, horizontales ou verticales. Cette abstraction est renforcée par la rareté et l’étrangeté des dialogues, lus, distanciés, et par l’utilisation du son, les pas de Delphine Seyrig marquant les secondes qui passent. Ce n’est plus une histoire qui se donne en spectacle, mais bien le temps qui est lui-même exposé.Il y a bien deux types de temps réel, celui qui rapproche et celui qui éloigne. D’un côté, le temps du récit, du suspense, qui mène à l’oubli de soi en tant qu’être devant le film. De l’autre côté, le côté d’Akerman, le récit du temps, qui crée un ennui métaphysique, c’est le moment où le spectateur est renvoyé à son état d’être pensant devant le film.
Martin Drouot
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