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Ce qui se joue dans ce dispositif ouvertement compartimenté de dix séquences, c’est une dialectique de l’image, ordonnée par la mise en scène et l’agencement des épisodes, qui, loin de se suivre en faisant la sourde oreille, se répondent. Une jeune femme en particulier est par deux fois du voyage, d’abord promise soumise on la retrouve tondue et renaissant à la vie, libérée par la parole. La discussion mère fils qui borne le film est à ce titre exemplaire : la première fois le garçon seul apparaît à l’écran, donc même si sa mère lui répond, c’est en quelque sorte un monologue. A la fin, le discours de l’enfant est toujours aussi buté, mais la femme est là, présence indiscutable, triomphe de la dualité.
Pour être maîtresse de son véhicule (à la fois havre de paix face à des butors de conducteurs extérieurs et petit théâtre de la violence contre les femmes), la conductrice n’en est pas moins ébranlée à plusieurs reprises dans ses convictions (qui sont, peu ou prou, les nôtres) de bourgeoise émancipée. La prostituée n’a que faire de son discours féministe qu’elle prend peut-être pour un avatar du paternalisme ambiant : à la conductrice, femme divorcée certes mais aussi remariée, elle lance : « Nous, nous faisons le commerce du sexe au détail tandis que vous, femmes mariées, vous êtes dans la vente en gros ». A ce moment-là, la conductrice de Ten aimerait bien avoir l’air conditionné.
Huis clos chargé de paroles, l’espace confiné capte aussi les gestes, tics et réflexes de l’individu en voiture. Assis dans une voiture on est simultanément quelque part et nulle part, c’est pour le passager transporté l’expérience d’un déplacement immobile où il est à la fois coupé du monde et en vitrine : comme face à une caméra ?
Ten provoque une étrange impression : s’agit-il d’un documentaire, d’une fiction ? Le naturel de la colère de l’impérieux petit garçon froissé par l’indépendance de sa mère, sa jubilatoire répétition du mot « Sex… sex » quand il parle à sa mère de la parabole télé de son père… Pourtant, il serait invraisemblable de penser que les passagères aient supporté l’idée, en vrai, d’une caméra dans la voiture de leur amie. Mais la vraie vie, n’est-ce pas aussi celle de ces femmes iraniennes vivant dans les conditions sociales que l’on connaît ou que l’on perçoit à travers leur souffrance, et qui pourtant osent prendre part à un film ? Le tour de force ne revient pas à imiter le réel parfaitement, mais à créer des situations de paroles hyper réelles, qui font sortir le quotidien de ses gonds.
Une femme divorcée et remariée mène la danse, à la pointe de l’émancipation, au gré de rencontres pas si hasardeuses que ça. Une femme au foyer, une jeune fille délaissée, une vieille femme et une prostituée viennent tour à tour incarner une féminité possible. Un panel qui ne se décline pas en termes de classes sociales mais de sexualité, toutes en sont encore à se définir par rapport au rôle qu’elles jouent ou ne jouent plus face aux hommes. Parce que la femme reste, moins qu’un être en soi, l’autre de l’homme, l’éternel deuxième sexe ?
Les Occidentaux et les Occidentales que nous sommes peuvent voir avant tout en Ten un film-reflet, comme Le Cercle de Jafar Panahi, une galerie de portraits de la société féminine en Iran. Certes. Soit. En effet. Bien sûr. Naturellement. Reste que, à y bien regarder, la paille qui nous demeure dans l’œil, de ce côté-ci, n’est pas éliminée par la présence de leur poutre, là-bas : une prostituée, une femme larguée comme une vieille chaussette par son amant, une vieille bigote, une femme considérée comme mauvaise mère parce qu’elle n’a pas la garde de son enfant… ça n’existe pas, ici ? Cherchez mieux.
1h30 de route en caméra fixe avec une poignée de femmes ordinaires et un gamin tête à claques, j’entends d’ici les bâillements étouffés des plus polis. A-t-on oublié de préciser que rarement voyage automobile avait aussi peu suscité l’ennui ? Ici l’enfermement ne provoque pas la claustrophobie mais l’ouverture sur le monde, le plan fixe transcende l’immobilisme et repositionne l’art cinématographique comme fenêtre ouverte sur le monde. Sur notre monde. Et le dialogue aussi loin que possible de la théâtralité, s’adresse directement au spectateur. 10. Le degré zéro de la mise en scène ? Kiarostami, fort de ce tour de force qui a consisté à réduire le plateau de cinéma à deux sièges de voiture, et la prise de vue, à deux caméras vidéo fixes, promet déjà un film encore plus réduit, plus épuré, “Un film en un seul mot peut-être”. Si la réussite n’est pas toujours au rendez-vous (devant l’étendue du désastre en Afrique, ABC Africa décevait beaucoup par sa modestie même), le pari est alléchant. On attend donc ce prochain haïku cinématographique, qui réduira peut-être l’espace à un crâne, et le cadre, à un pore. Monique Pujol (impairs), Charlotte Garson (pairs). Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |