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LE TEXTE
Faire
intervenir du texte sur une image ou entre des images semble
anti-cinématographique puisque le cinéma s’exprime en images et en sons et
s’éloigne justement de l’écrit, de la littérature. Dès lors, inscrire des mots
sur un écran prend un sens particulier : c’est un geste fort, qui comble un
manque – ou ne le comble peut-être pas tant que ça.
Le texte comme manque de voix
A l’origine le
texte intervenait pour apporter une information que les dialogues ne pouvaient
pas combler, et pour cause le cinéma était muet. Il y avait donc le texte qui
donnait le lieu, l’époque, un texte « effet de réel », et qui reste encore
aujourd’hui (dans
Clean,
on a une indication « 6 mois plus tard »), et il y avait le texte qui
remplaçait les dialogues, qui n’existe plus aujourd’hui sauf utilisé à des fins
parodiques. Dans
Une femme est
une femme
de Godard, Anna Karina et Jean-Claude Brialy se disputent en silence par titres
de livres interposés : en montrant les mots écrits sur les couvertures, ils
composent des phrases d’insultes.
Le texte comme manque d’image
Tarnation
de Jonathan Caouette est constitué d’images tournées par le réalisateur depuis
ses 8 ans. Comme il ne peut avoir tout tourné, il restructure un récit en se
confiant aujourd’hui, rétrospectivement devant la caméra ; mais cela ne suffit
pas : il ajoute des mots qui apparaissent sur les images en grosses lettres
jaunes, accompagnés de musique ou de silence. Ce texte donne au film un ton de
journal intime, complète le récit tout en dramatisant les manques – puisque
c’est le sujet du film, le manque de la mère. Plutôt que de cacher ce manque,
Caouette le souligne par des lettres qui dévorent l’écran. On ne voit plus
qu’elles. Le texte dit donc l’impossibilité de dire quelque chose autrement.
Pourquoi ? Parce que le réalisateur bouleversé à l’idée de revoir sa mère n’a
plus de voix – il en devient malade – et qu’il éloigne ainsi l’évocation du
passé. Il a donc utilisé le texte comme un stratagème d’éloignement : ce qui
écrit est perdu. Cette perte, distanciée par l’écrit, n’en est pas moins
émouvante, au contraire.
Le texte comme métadiscours
Le texte
apporte donc une
vision sur,
crée un discours sur l’image, un discours d’empathie douloureuse pour Caouette,
ou d’ironie pour Fassbinder. Dans son portrait de
La Troisième
génération,
des titres de chapitres interviennent sur les scènes. Ces titres ne sont pas
des pauses puisque les dialogues continuent en même temps : il faut choisir
entre lire les textes et voir la scène. Ces textes sont des inscriptions sur
des toilettes publiques et n’ont pas de rapport direct avec l’intrigue (« s/m
cherche… »). Il s’agit donc de contrepoints à l’histoire du groupe politique
qui vit d’actes terroristes et de trahisons. Dès le titre du film, Fassbinder
s’éloigne des personnages pour en faire des représentants de l’Histoire. Ces
textes disent que l’Allemagne d’après guerre est une pissotière. Effet
destructeur du texte sur l’image qu’on est en train de voir.
Que le texte
soit effet de réel, qu’il comble les manques d’un récit, ou qu’il apporte une
vision générique et destructrice, dans tous les cas, le texte fait foi et
semble parler de plus haut que l’image. C’est que le texte a quelque chose de
sacré : c’est le narrateur qui nous parle. Le texte, étymologiquement, vient de
« tissu » et plutôt que de combler les manques, le texte tisse une trame où ces
manques sont davantage visibles. Il les pointe. Avec le texte, l’écran devient
une feuille sur laquelle des mots mais aussi des images signes viennent se
poser : car le texte pousse à l’interprétation de l’image. Mettre un texte dans
un film, c’est ne pas tant faire appel à la littérature que constituer des
niveaux de réel, en mettant à mal la fiction première : les actions vaines du
petit groupe chez Fassbinder valent moins que les inscriptions sarcastiques des
toilettes qui définissent la nouvelle Allemagne, et
Tarnation
est moins un film sur la vie de Jonathan Caouette qu’un film sur Jonathan
Caouette qui fait un film, donc sur l’autofiction elle-même. Le cadre n’enferme
pas le texte dans une fiction, c’est le texte qui encadre l’image comme dans un
tableau, l’image devenant dès lors sujet d’une fiction qui la dépasse.
Martin Drouot
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