LE THRILLER

Le mot « thriller » vient de to thrill « faire frissonner ». Le thriller est donc un peu plus qu’un genre, d’ailleurs large, puisqu’il s’étend du policier au film presque fantastique, c’est une certaine idée du cinéma, un rapport au spectateur qui repose sur la manipulation d’affects. Faire ressentir des émotions fortes au spectateur implique un certain nombre de codes qui peuvent s’étendre au cinéma dans son ensemble.

Le spectateur et le temps : le suspense

La première règle du thriller est de ne pas ennuyer. C’est un cinéma qui privilégie l’action plus que la parole, l’action n’étant parfois qu’une façon de remplir le cadre par du mouvement. Le début d’Hypnotic de Nick Willing montre une petite fille en train de courir et un homme qui la poursuit. Cette image forte et archétypale – l’ogre et l’enfant – n’a besoin d’aucune psychologie et se suffit à elle-même. Willing filme les pieds qui courent, le visage de la petite fille, et des plans très larges montrant les deux corps qui se rapprochent dans un espace désaffecté. Il ajoute un bruit de souffle, la respiration de la fillette. Ce début est une accroche qui est l’origine de l’histoire, son envers et son symbole. Le rythme du film est tout entier dans ce suspend : quand l’ogre rattrapera-t-il la petite fille ? Le temps du film dans le thriller est un temps symbolique, une action qui ne cesse d’être sur le point d’avoir lieu ; plus cette action est unie, mieux fonctionne la mécanique du thriller. La dernière image d’Hypnotic est l’identification de l’enfant et du monstre.
    Le spectateur doit entrer non pas dans le temps du personnage, mais dans le temps du récit. Le maître de la manipulation, Hitchcock, différencie le suspense et la surprise. Une bombe qui explose ne crée pas un espace-temps en soi : on sursaute, c’est une surprise, donc une rupture. Mais si le spectateur voit le tueur mettre une bombe sous la table et deux personnages parler, manger sans le savoir, là, il y a une tension, celle de l’attente : le spectateur est accroché à la temporalité de la scène, qui devient une continuité perverse : ce temps est un délicieux supplice, partagé entre le cinéaste et son spectateur.

Esthétique : un style de l’obscur

Le thriller reprend une grande règle du fantastique : semer le doute. C’est parce que le spectateur ne sait pas, n’est pas sûr qu’il y a du « tirage », selon le mot de Bresson, entre lui et le film. Peu importe finalement le style, qui change selon les époques, les pays. La composition raffinée de l’expressionnisme et l’image parfois sale du cinéma moderne se rejoignent dans une même intentionnalité.
   
La Féline de Tourneur repose entièrement sur l’idée de suggestion : la bête rôde autour d’une piscine la nuit. C’est seulement le bruit des pas et les ombres changeantes qui impriment dans l’esprit du spectateur l’image de la panthère. Il y a une sorte d’interdit de représentation. Encore une fois, c’est une question de déport : plus tard est montrée l’image de l’ogre, de la bête, du mal, plus intense est la tension / l’attention.
    Dans Hypnotic, le visage de l’homme n’est montré que de manière onirique, dans les visions du médecin. Il n’existe d’ailleurs pas dans le présent du film, c’est une figure intellectuelle du mal qui s’anamorphose et se déploie dans plusieurs personnages. Cette figure contamine aussi l’univers qui les entoure. Le grain de l’image, les couleurs – le jaunâtre, le verdâtre – tiennent le même rôle que les ombres dans l’expressionnisme en rendant le réel moins lisible. Ce déficit de netteté crée un mystère, une ambiance à la lisière du réalisme cru et de l’onirisme. Plus Hypnotic avance, plus les deux pôles, les visions et le réel, se rapprochent esthétiquement. Les couleurs saturées des fantasmes du début font place à une unité à mesure que le personnage s’enfonce dans l’univers de la magie noire et qu’il approche du but, donc du moment où dramatiquement les deux ne feront qu’un.

Ethique : de la révolte au complot

Si le style du thriller repose sur la manipulation, c’est aussi souvent son sujet. L’obscurité du visuel est le doute de l’intellect. Le thriller remet en cause des valeurs. Le personnage d’Hypnotic est clandestin, il trouve sa place dans la société anglaise par son don, lui seul peut tracer les points imaginaires sur une carte. Le thriller est un genre individualiste où les forces de la société s’avèrent trompeuses (flics véreux) ou inefficientes à côté du héros ambigu.
    Entre Instincts meurtriers de Philip Kaufman et In the cut de Jane Campion, deux mauvais films, on assiste à la naissance d’un sous-genre, le thriller féminin, où la femme passe de l’autre côté du miroir par le désir. C’est par-là qu’elle se heurte au mal. Autant dire qu’il y a un fond moralisateur qui a pris possession de ce genre – revers de son succès.

Historiquement, le thriller est une série B, un film court fait de bouts de ficelles, programmé en première partie de plus grosses productions. Ce statut lui donnait une grande liberté. Aujourd’hui, il y a presque inversion. Les grandes majors produisent beaucoup de thrillers avec de gros moyens, surenchère d’effets spéciaux, de trucages chers, si bien que le thriller n’est plus réellement le lieu d’une suggestion, ni d’une liberté. Comme si le sujet même du thriller, la manipulation, le mélange du Bien et du Mal, avait contaminé l’histoire même de ce genre.

Martin Drouot

Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés.

Réagir sur ce texte